mercredi 27 mars 2013

Au bonheur des dames CHAPITRE 4


Chapitre 4


Ce lundi-là, le dix octobre, un clair soleil de victoire perçales nuées grises, qui depuis une semaine assombrissaient Paris.Toute la nuit encore, il avait bruiné, une poussière d’eau dontl’humidité salissait les rues ; mais, au petit jour, sous leshaleines vives qui emportaient les nuages, les trottoirs s’étaientessuyés ; et le ciel bleu avait une gaieté limpide deprintemps.
Aussi, le Bonheur des Dames, dès huit heures, flambait-il auxrayons de ce clair soleil, dans la gloire de sa grande mise envente des nouveautés d’hiver. Des drapeaux flottaient à la porte,des pièces de lainage battaient l’air frais du matin, animant laplace Gaillon d’un vacarme de fête foraine ; tandis que, surles deux rues, les vitrines développaient des symphoniesd’étalages, dont la netteté des glaces avivait encore les tonséclatants. C’était comme une débauche de couleurs, une joie de larue qui crevait là, tout un coin de consommation largement ouvert,et où chacun pouvait aller se réjouir les yeux.
Mais, à cette heure, il entrait peu de monde, quelques raresclientes affairées, des ménagères du voisinage, des femmesdésireuses d’éviter l’écrasement de l’après-midi. Derrière lesétoffes qui le pavoisaient, on sentait le magasin vide, sous lesarmes et attendant la pratique, avec ses parquets cirés, sescomptoirs débordant de marchandises. La foule pressée du matindonnait à peine un coup d’œil aux vitrines, sans ralentir le pas.Rue Neuve-Saint-Augustin et place Gaillon, où les voitures devaientse ranger, il n’y avait encore, à neuf heures, que deux fiacres.Seuls, les habitants du quartier, les petits commerçants surtout,remués par un tel déploiement de banderoles et de panaches,formaient des groupes, sous les portes, aux coins des trottoirs, lenez levé, pleins de remarques amères. Ce qui les indignait,c’était, rue de la Michodière, devant le bureau du départ, une desquatre voitures que Mouret venait de lancer dans Paris : desvoitures à fond vert, rechampies de jaune et de rouge, et dont lespanneaux fortement vernis prenaient au soleil des éclats d’or et depourpre. Celle-là, avec son bariolage tout neuf, écartelée du nomde la maison sur chacune de ses faces, et surmontée en outre d’unepancarte où la mise en vente du jour était annoncée, finit pars’éloigner au trot d’un cheval superbe, lorsqu’on eut achevé del’emplir des paquets restés de la veille ; et, jusqu’auboulevard, Baudu, qui blêmissait sur le seuil du Vieil Elbeuf, laregarda rouler, promenant à travers la ville ce nom détesté duBonheur des Dames, dans un rayonnement d’astre.
Cependant, quelques fiacres arrivaient et prenaient la file.Chaque fois qu’une cliente se présentait, il y avait un mouvementparmi les garçons de magasin, rangés sous la haute porte, habillésd’une livrée, l’habit et le pantalon vert clair, le gilet rayéjaune et rouge. Et l’inspecteur Jouve, l’ancien capitaine retraité,était là, en redingote et en cravate blanche, avec sa décoration,comme une enseigne de vieille probité, accueillant les dames d’unair gravement poli, se penchant vers elles pour leur indiquer lesrayons. Puis, elles disparaissaient dans le vestibule, changé en unsalon oriental.
Dès la porte, c’était ainsi un émerveillement, une surprise qui,toutes, les ravissait. Mouret avait eu cette idée. Le premier, ilvenait d’acheter dans le Levant, à des conditions excellentes, unecollection de tapis anciens et de tapis neufs, de ces tapis raresque, seuls, les marchands de curiosités vendaient jusque-là, trèscher ; et il allait en inonder le marché, il les cédaitpresque à prix coûtant, en tirait simplement un décor splendide,qui devait attirer chez lui la haute clientèle de l’art. Du milieude la place Gaillon, on apercevait ce salon oriental, faituniquement de tapis et de portières, que des garçons avaientaccrochés sous ses ordres. D’abord, au plafond, étaient tendus destapis de Smyrne, dont les dessins compliqués se détachaient sur desfonds rouges. Puis, des quatre côtés, pendaient desportières : les portières de Karamanie et de Syrie, zébrées devert, de jaune et de vermillon ; les portières de Diarbékir,plus communes, rudes à la main, comme des sayons de berger ;et encore des tapis pouvant servir de tentures, les longs tapisd’Ispahan, de Téhéran et de Kermancha, les tapis plus larges deSchoumaka et de Madras, floraison étrange de pivoines et de palmes,fantaisie lâchée dans le jardin du rêve. À terre, les tapisrecommençaient, une jonchée de toisons grasses : il y avait,au centre, un tapis d’Agra, une pièce extraordinaire à fond blancet à large bordure bleu tendre, où couraient des ornementsviolâtres, d’une imagination exquise ; partout, ensuite,s’étalaient des merveilles, les tapis de la Mecque aux reflets develours, les tapis de prière du Daghestan à la pointe symbolique,les tapis du Kurdistan, semés de fleurs épanouies ; enfin,dans un coin, un écroulement à bon marché, des tapis de Gheurdès,de Coula et de Kircheer, en tas, depuis quinze francs. Cette tentede pacha somptueux était meublée de fauteuils et de divans, faitsavec des sacs de chameau, les uns coupés de losanges bariolés, lesautres plantés de roses naïves. La Turquie, l’Arabie, la Perse, lesIndes étaient là. On avait vidé les palais, dévalisé les mosquéeset les bazars. L’or fauve dominait, dans l’effacement des tapisanciens, dont les teintes fanées gardaient une chaleur sombre, unfondu de fournaise éteinte, d’une belle couleur cuite de vieuxmaître. Et des visions d’Orient flottaient sous le luxe de cet artbarbare, au milieu de l’odeur forte que les vieilles laines avaientgardée du pays de la vermine et du soleil.
Le matin, à huit heures, lorsque Denise, qui allait justementdébuter ce lundi-là, avait traversé le salon oriental, elle étaitrestée saisie, ne reconnaissant plus l’entrée du magasin, achevantde se troubler dans ce décor de harem, planté à la porte. Un garçonl’ayant conduite sous les combles et remise entre les mains deMme Cabin, chargée du nettoyage et de lasurveillance des chambres, celle-ci l’installa au numéro 7, où l’onavait déjà monté sa malle. C’était une étroite cellule mansardée,ouvrant sur le toit par une fenêtre à tabatière, meublée d’un petitlit, d’une armoire de noyer, d’une table de toilette et de deuxchaises. Vingt chambres pareilles s’alignaient le long d’uncorridor de couvent, peint en jaune ; et, sur les trente-cinqdemoiselles de la maison, les vingt qui n’avaient pas de famille àParis couchaient là, tandis que les quinze autres logeaientau-dehors, quelques-unes chez des tantes ou des cousines d’emprunt.Tout de suite, Denise ôta la mince robe de laine, usée par labrosse, raccommodée aux manches, la seule qu’elle eût apportée deValognes. Puis, elle passa l’uniforme de son rayon, une robe desoie noire, qu’on avait retouchée pour elle, et qui l’attendait surle lit. Cette robe était encore un peu grande, trop large auxépaules. Mais elle se hâtait tellement, dans son émotion, qu’ellene s’arrêta point à ces détails de coquetterie. Jamais elle n’avaitporté de la soie. Quand elle redescendit, endimanchée, mal àl’aise, elle regardait luire la jupe, elle éprouvait une honte auxbruissements tapageurs de l’étoffe.
En bas, comme elle entrait au rayon, une querelle éclatait. Elleentendit Clara dire d’une voix aiguë :
– Madame, je suis arrivée avant elle.
– Ce n’est pas vrai, répondait Marguerite. Elle m’abousculée à la porte, mais j’avais déjà le pied dans le salon.
Il s’agissait de l’inscription au tableau de ligne, qui réglaitles tours de vente. Les vendeuses s’inscrivaient sur une ardoise,dans leur ordre d’arrivée ; et, chaque fois qu’une d’ellesavait eu une cliente, elle remettait son nom à la queue.Mme Aurélie finit par donner raison àMarguerite.
– Toujours des injustices ! murmura furieusementClara.
Mais l’entrée de Denise réconcilia ces demoiselles. Elles laregardèrent, puis se sourirent. Pouvait-on se fagoter de lasorte ! La jeune fille alla gauchement s’inscrire au tableaude ligne, où elle se trouvait la dernière. Cependant,Mme Aurélie l’examinait avec une moue inquiète.Elle ne put s’empêcher de dire :
– Ma chère, deux comme vous tiendraient dans votre robe. Ilfaudra la faire rétrécir… Et puis, vous ne savez pas vous habiller.Venez donc, que je vous arrange un peu.
Et elle l’emmena devant une des hautes glaces, qui alternaientavec les portes pleines des armoires, où étaient serrées lesconfections. La vaste pièce, entourée de ces glaces et de cesboiseries de chêne sculpté, garnie d’une moquette rouge à grandsramages, ressemblait au salon banal d’un hôtel, que traverse uncontinuel galop de passants. Ces demoiselles complétaient laressemblance, vêtues de leur soie réglementaire, promenant leursgrâces marchandes, sans jamais s’asseoir sur la douzaine de chaisesréservées aux clientes seules. Toutes avaient, entre deuxboutonnières du corsage, comme piqué dans la poitrine, un grandcrayon qui se dressait, la pointe en l’air ; et l’onapercevait, sortant à demi d’une poche, la tache blanche du cahierde notes de débit. Plusieurs risquaient des bijoux, des bagues, desbroches, des chaînes ; mais leur coquetterie, le luxe dontelles luttaient, dans l’uniformité imposée de leur toilette, étaitleurs cheveux nus, des cheveux débordants, augmentés de nattes etde chignons quand ils ne suffisaient pas, peignés, frisés,étalés.
– Tirez donc la ceinture par-devant, répétaitMme Aurélie. Là, vous n’avez plus de bosse dans ledos, au moins… Et vos cheveux, est-il possible de les massacrerainsi ! Ils seraient superbes, si vous vouliez.
C’était, en effet, la seule beauté de Denise. D’un blond cendré,ils lui tombaient jusqu’aux chevilles ; et, quand elle secoiffait, ils la gênaient, au point qu’elle se contentait de lesrouler et de les retenir en un tas, sous les fortes dents d’unpeigne de corne. Clara, très ennuyée par ces cheveux, affectaitd’en rire, tellement ils étaient noués de travers, dans leur grâcesauvage. Elle avait appelé d’un signe une vendeuse du rayon de lalingerie, une fille à figure large, l’air agréable. Les deuxrayons, qui se touchaient, étaient en continuelle hostilité ;mais ces demoiselles s’entendaient parfois pour se moquer desgens.
– Mademoiselle Cugnot, voyez donc cette crinière, répétaitClara, que Marguerite poussait du coude, en feignant aussid’étouffer de rire.
Seulement, la lingère n’était pas en train de plaisanter. Elleregardait Denise depuis un instant, elle se rappelait ce qu’elleavait souffert elle-même, les premiers mois, dans son rayon.
– Eh bien ! quoi ? dit-elle. Toutes n’en ont pas,de ces crinières !
Et elle retourna à la lingerie, laissant les deux autres gênées.Denise, qui avait entendu, la suivit d’un regard de remerciement,tandis que Mme Aurélie lui remettait un cahier denotes de débit à son nom, en disant :
– Allons, demain, vous vous arrangerez mieux… Et,maintenant, tâchez de prendre les habitudes de la maison, attendezvotre tour de vente. La journée d’aujourd’hui sera rude, on vapouvoir juger ce dont vous êtes capable.
Cependant, le rayon restait désert, peu de clientes montaientaux confections, à cette heure matinale. Ces demoiselles seménageaient, droites et lentes, pour se préparer aux fatigues del’après-midi. Alors, Denise, intimidée par la pensée qu’ellesguettaient son début, tailla son crayon, afin d’avoir unecontenance ; puis, imitant les autres, elle se l’enfonça dansla poitrine, entre deux boutonnières. Elle s’exhortait au courage,il fallait qu’elle conquît sa place. La veille, on lui avait ditqu’elle entrait au pair, c’est-à-dire sans appointementsfixes ; elle aurait uniquement le tant pour cent et la gueltesur les ventes qu’elle ferait. Mais elle espérait bien arriverainsi à douze cents francs, car elle savait que les bonnesvendeuses allaient jusqu’à deux mille, quand elles prenaient de lapeine. Son budget était réglé, cent francs par mois luipermettraient de payer la pension de Pépé et d’entretenir Jean, quine touchait pas un sou ; elle-même pourrait acheter quelquesvêtements et du linge. Seulement, pour atteindre ce gros chiffre,elle devait se montrer travailleuse et forte, ne pas se chagrinerdes mauvaises volontés autour d’elle, se battre et arracher sa partaux camarades, s’il le fallait. Comme elle s’excitait ainsi à lalutte, un grand jeune homme qui passait devant le rayon, luisourit ; et, lorsqu’elle eut reconnu Deloche, entré de laveille au rayon des dentelles, elle lui rendit son sourire,heureuse de cette amitié qu’elle retrouvait, voyant dans ce salutun bon présage.
À neuf heures et demie, une cloche avait sonné le déjeuner de lapremière table. Puis, une nouvelle volée appela la deuxième. Et lesclientes ne venaient toujours pas. La seconde,Mme Frédéric, qui, dans sa rigidité maussade deveuve, se plaisait aux idées de désastre, jurait en phrases brèves,que la journée était perdue : on ne verrait pas quatre chats,on pouvait fermer les armoires et s’en aller ; prédiction quiassombrissait la face plate de Marguerite, très âpre au gain,tandis que Clara, avec ses allures de cheval échappé, rêvait déjàd’une partie au bois de Verrières, si la maison croulait. Quant àMme Aurélie, muette, grave, elle promenait sonmasque de César à travers le vide du rayon, en général qui a uneresponsabilité dans la victoire et la défaite.
Vers onze heures, quelques dames se présentèrent. Le tour devente de Denise arrivait. Justement, une cliente fut signalée.
– La grosse de province, vous savez, murmuraMarguerite.
C’était une femme de quarante-cinq ans, qui débarquait de loinen loin à Paris, du fond d’un département perdu. Là-bas, pendantdes mois, elle mettait des sous de côté ; puis, à peinedescendue de wagon, elle tombait au Bonheur des Dames, elledépensait tout. Rarement, elle demandait par lettre, car ellevoulait voir, avait la joie de toucher la marchandise, faisaitjusqu’à des provisions d’aiguilles, qui, disait-elle, coûtaient lesyeux de la tête, dans sa petite ville. Tout le magasin laconnaissait, savait qu’elle se nommait Mme Boutarelet qu’elle habitait Albi, sans s’inquiéter du reste, ni de sasituation, ni de son existence.
– Vous allez bien, madame ? demandait gracieusementMme Aurélie qui s’était avancée. Et quedésirez-vous ? On est à vous tout de suite.
Puis, se tournant :
– Mesdemoiselles !
Denise s’approchait, mais Clara s’était précipitée. D’habitude,elle se montrait paresseuse à la vente, se moquant de l’argent, engagnant davantage au-dehors, et sans fatigue. Seulement, l’idée desouffler une bonne cliente à la nouvelle venue, l’éperonnait.
– Pardon, c’est mon tour, dit Denise révoltée.
Mme Aurélie l’écarta d’un regard sévère, enmurmurant :
– Il n’y a pas de tour, je suis la seule maîtresse ici…Attendez de savoir, pour servir les clientes connues.
La jeune fille recula ; et, comme des larmes lui montaientaux yeux, elle voulut cacher cet excès de sensibilité, elle tournale dos, debout devant les glaces sans tain, feignant de regarderdans la rue. Allait-on l’empêcher de vendre ? Toutess’entendraient-elles, pour lui enlever ainsi les ventessérieuses ? La peur de l’avenir la prenait, elle se sentaitécrasée entre tant d’intérêts lâchés. Cédant à l’amertume de sonabandon, le front contre la glace froide, elle regardait en face leVieil Elbeuf, elle songeait qu’elle aurait dû supplier son oncle dela garder ; peut-être lui-même désirait-il revenir sur sadécision, car il lui avait semblé bien ému, la veille. Maintenant,elle était toute seule, dans cette maison vaste, où personne nel’aimait, où elle se trouvait blessée et perdue ; Pépé et Jeanvivaient chez des étrangers, eux qui n’avaient jamais quitté sesjupes ; c’était un arrachement, et les deux grosses larmesqu’elle retenait faisaient danser la rue dans un brouillard.
Derrière elle, pendant ce temps, bourdonnaient desvoix :
– Celui-ci m’engonce, disaitMme Boutarel.
– Madame a tort, répétait Clara. Les épaules vont à laperfection… À moins que Madame ne préfère une pelisse à unmanteau.
Mais Denise tressaillit. Une main s’était posée sur son bras,Mme Aurélie l’interpellait avec sévérité.
– Eh bien ! vous ne faites rien maintenant, vousregardez passer le monde ?… Oh ! ça ne peut pas marchercomme ça !
– Puisqu’on m’empêche de vendre, madame.
– Il y a d’autre ouvrage pour vous, mademoiselle. Commencezpar le commencement… Faites le déplié.
Afin de contenter les quelques clientes qui étaient venues, onavait dû bouleverser déjà les armoires ; et, sur les deuxlongues tables de chêne, à gauche et à droite du salon, traînait unfouillis de manteaux, de pelisses, de rotondes, des vêtements detoutes les tailles et de toutes les étoffes. Sans répondre, Denisese mit à les trier, à les plier avec soin et à les classer denouveau dans les armoires. C’était la besogne inférieure desdébutantes. Elle ne protestait plus, sachant qu’on exigeait uneobéissance passive, attendant que la première voulût bien lalaisser vendre, ainsi qu’elle semblait d’abord en avoirl’intention. Et elle pliait toujours, lorsque Mouret parut. Ce futpour elle une secousse ; elle rougit, elle se sentit reprisede son étrange peur, en croyant qu’il allait lui parler. Mais il nela voyait seulement pas, il ne se rappelait plus cette petitefille, que l’impression charmante d’une minute lui avait faitappuyer.
– Madame Aurélie ! appela-t-il d’une voix brève.
Il était légèrement pâle, les yeux clairs et résolus pourtant.En faisant le tour des rayons, il venait de les trouver vides, etla possibilité d’une défaite s’était brusquement dressée, dans safoi entêtée à la fortune. Sans doute, onze heures sonnaient àpeine ; il savait par expérience que la foule n’arrivait guèreque l’après-midi. Seulement, certains symptômesl’inquiétaient : aux autres mises en vente, un mouvement seproduisait dès le matin ; puis, il ne voyait même pas defemmes en cheveux, les clientes du quartier, qui descendaient chezlui en voisines. Comme tous les grands capitaines, au moment delivrer sa bataille, une faiblesse superstitieuse l’avait pris,malgré sa carrure habituelle d’homme d’action. Ça ne marcheraitpas, il était perdu, et il n’aurait pu dire pourquoi : ilcroyait lire sa défaite sur les visages mêmes des dames quipassaient.
Justement, Mme Boutarel, elle qui achetaittoujours, s’en allait en disant :
– Non, vous n’avez rien qui me plaise… Je verrai, je medéciderai.
Mouret la regarda partir. Et, comme Mme Aurélieaccourait à son appel, il l’emmena à l’écart ; tous deuxéchangèrent quelques mots rapides. Elle eut un geste désolé, ellerépondait visiblement que la vente ne s’allumait pas. Un instant,ils restèrent face à face, gagnés par un de ces doutes que lesgénéraux cachent à leurs soldats. Ensuite, il dit tout haut, de sonair brave :
– Si vous avez besoin de monde, prenez une fille del’atelier… Elle aidera toujours un peu.
Il continua son inspection, désespéré. Depuis le matin, ilévitait Bourdoncle, dont les réflexions inquiètes l’irritaient. Ensortant de la lingerie, où la vente marchait plus mal encore, iltomba sur lui, il dut subir l’expression de ses craintes. Alors, ill’envoya carrément au diable, avec une brutalité qu’il ne ménageaitpas même à ses hauts employés, dans les heures mauvaises.
– Fichez-moi donc la paix ! Tout va bien… Je finiraipar flanquer les trembleurs à la porte.
Mouret se planta, seul et debout, au bord de la rampe du hall.De là, il dominait le magasin, ayant autour de lui les rayons del’entresol, plongeant sur les rayons du rez-de-chaussée. En haut,le vide lui parut navrant : aux dentelles, une vieille damefaisait fouiller tous les cartons, sans rien acheter ; tandisque trois vauriennes, à la lingerie, choisissaient longuement descols à dix-huit sous. En bas, sous les galeries couvertes, dans lescoups de lumière qui venaient de la rue, il remarqua que lesclientes commençaient à être plus nombreuses. C’était un lentdéfilé, une promenade devant les comptoirs, espacée, pleine detrous ; à la mercerie, à la bonneterie, des femmes en camisolese pressaient ; seulement, il n’y avait presque personne aublanc ni aux lainages. Les garçons de magasin, avec leur habit vertdont les larges boutons de cuivre luisaient, attendaient le monde,les mains ballantes. Par moments, passait un inspecteur, l’aircérémonieux, raidi dans sa cravate blanche. Et le cœur de Mouretétait surtout serré par la paix morte du hall : le jour ytombait de haut, d’un vitrage aux verres dépolis, qui tamisait laclarté en une poussière blanche, diffuse et comme suspendue, souslaquelle le rayon des soieries semblait dormir, au milieu d’unsilence frissonnant de chapelle. Le pas d’un commis, des paroleschuchotées, un frôlement de jupe qui traversait, y mettaient seulsdes bruits légers, étouffés dans la chaleur du calorifère.Pourtant, des voitures arrivaient : on entendait l’arrêtbrusque des chevaux ; puis, des portières se refermaientviolemment. Au-dehors, montait un lointain brouhaha, des curieuxqui se bousculaient en face des vitrines, des fiacres quistationnaient sur la place Gaillon, toute l’approche d’une foule.Mais, en voyant les caissiers inactifs se renverser derrière leurguichet, en constatant que les tables aux paquets restaient nues,avec leurs boîtes à ficelle et leurs mains de papier bleu, Mouret,indigné d’avoir peur, croyait sentir sa grande machines’immobiliser et se refroidir sous lui.
– Dites donc, Favier, murmura Hutin, regardez le patron,là-haut… Il n’a pas l’air à la noce.
– En voilà une sale baraque ! répondit Favier. Quandon pense que je n’ai pas encore vendu !
Tous deux, guettant les clientes, se soufflaient ainsi decourtes phrases, sans se regarder. Les autres vendeurs du rayonétaient en train d’empiler des pièces de Paris-Bonheur, sous lesordres de Robineau ; tandis que Bouthemont, en grandeconférence avec une jeune femme maigre, paraissait prendre àdemi-voix une commande importante. Autour d’eux, sur des étagèresd’une élégance frêle, les soies, pliées dans de longues chemises depapier crème, s’entassaient comme des brochures de format inusité.Et, encombrant les comptoirs, des soies de fantaisie, des moires,des satins, des velours, semblaient des plates-bandes de fleursfauchées, toute une moisson de tissus délicats et précieux. C’étaitle rayon élégant, un salon véritable, où les marchandises, silégères, n’étaient plus qu’un ameublement de luxe.
– Il me faut cent francs pour dimanche, reprit Hutin. Si jene me fais pas mes douze francs par jour en moyenne, je suisflambé… J’avais compté sur leur mise en vente.
– Bigre ! cent francs, c’est raide, dit Favier. Moi,je n’en demande que cinquante ou soixante… Vous vous payez donc desfemmes chic ?
– Mais non, mon cher. Imaginez-vous, une bêtise : j’aiparié et j’ai perdu… Alors, je dois régaler cinq personnes, deuxhommes et trois femmes… Sacré mâtin ! la première qui passe,je la tombe de vingt mètres de Paris-Bonheur !
Un moment encore, ils causèrent, ils se dirent ce qu’ils avaientfait la veille et ce qu’ils comptaient faire dans huit jours.Favier pariait aux courses, Hutin canotait et entretenait deschanteuses de café-concert. Mais un même besoin d’argent lesfouettait, ils ne songeaient qu’à l’argent, ils se battaient pourl’argent du lundi au samedi, puis ils mangeaient tout le dimanche.Au magasin, c’était là leur préoccupation tyrannique, une luttesans trêve ni pitié. Et ce malin de Bouthemont qui venait deprendre pour lui l’envoyée de Mme Sauveur, cettefemme maigre avec laquelle il causait ! une belle affaire,deux ou trois douzaines de pièces, car la grande couturière avaitles bouchées grosses. À l’instant, Robineau s’était bien avisé, luiaussi, de souffler une cliente à Favier !
– Oh ! celui-là, il faut lui régler son compte, repritHutin qui profitait des plus minces faits pour ameuter le comptoircontre l’homme dont il voulait la place. Est-ce que les premiers etles seconds devraient vendre !… Parole d’honneur ! moncher, si jamais je deviens second, vous verrez comme j’agiraigentiment avec vous autres.
Et toute sa petite personne normande, aimable et grasse, jouaitla bonhomie, énergiquement. Favier ne put s’empêcher de lui jeterun regard oblique ; mais il garda son flegme d’homme bilieux,il se contenta de répondre :
– Oui, je sais… Moi, je ne demande pas mieux.
Puis, voyant une dame s’approcher, il ajouta plus bas :
– Attention ! voilà pour vous.
C’était une dame couperosée, avec un chapeau jaune et une roberouge. Tout de suite Hutin devina la femme qui n’achèterait pas. Ilse baissa vivement derrière le comptoir, en feignant de rattacherles cordons d’un de ses souliers ; et, caché, ilmurmurait :
– Ah ! non, par exemple ! qu’un autre se la paie…Merci ! pour perdre mon tour !
Cependant, Robineau l’appelait :
– À qui la ligne, messieurs ? À M. Hutin ?…Où est M. Hutin ?
Et, comme celui-ci ne répondait décidément pas, ce fut levendeur inscrit à la suite qui reçut la dame couperosée. En effet,elle voulait simplement des échantillons, avec les prix ; etelle retint le vendeur plus de dix minutes, elle l’accabla dequestions. Seulement, le second avait vu Hutin se relever, derrièrele comptoir. Aussi, lorsqu’une nouvelle cliente se présenta,intervint-il d’un air sévère, en arrêtant le jeune homme qui seprécipitait.
– Votre tour est passé… Je vous ai appelé, et comme vousétiez là derrière…
– Mais, monsieur, je n’ai pas entendu.
– Assez !… Inscrivez-vous à la queue… Allons, monsieurFavier, c’est à vous.
D’un regard, Favier, très amusé au fond de l’aventure, s’excusaauprès de son ami. Hutin, les lèvres pâles, avait détourné la tête.Ce qui l’enrageait, c’était qu’il connaissait bien la cliente, uneadorable blonde qui venait souvent au rayon et que les vendeursappelaient entre eux : « la jolie dame », ne sachantrien d’elle, pas même son nom. Elle achetait beaucoup, faisaitporter dans sa voiture, puis disparaissait. Grande, élégante, miseavec un charme exquis, elle paraissait fort riche et du meilleurmonde.
– Eh bien ! et votre cocotte ? demanda Hutin àFavier, lorsque celui-ci revint de la caisse, où il avaitaccompagné la dame.
– Oh ! une cocotte, répondit celui-ci. Non, elle al’air trop comme il faut. Ça doit être la femme d’un boursier oud’un médecin, enfin je ne sais pas, quelque chose dans cegenre.
– Laissez donc ! c’est une cocotte… Avec leurs airs defemmes distinguées, est-ce qu’on peut dire aujourd’hui !
Favier regardait son cahier de notes de débit.
– N’importe ! reprit-il, je lui en ai collé pour deuxcent quatre-vingt-treize francs. Ça me fait près de troisfrancs.
Hutin pinça les lèvres, et il soulagea sa rancune sur lescahiers de notes de débit : encore une drôle d’invention quileur encombrait les poches ! Il y avait entre eux une luttesourde. Favier, d’habitude, affectait de s’effacer, de reconnaîtrela supériorité de Hutin, quitte à le manger par-derrière. Aussi cedernier souffrait-il des trois francs emportés d’une façon siaisée, par un vendeur qu’il ne reconnaissait pas de sa force. Unebelle journée, vraiment ! Si ça continuait, il ne gagneraitpas de quoi payer de l’eau de seltz à ses invités. Et, dans labataille qui s’échauffait, il se promenait devant les comptoirs,les dents longues, voulant sa part, jalousant jusqu’à son chef, entrain de reconduire la jeune femme maigre, à laquelle ilrépétait :
– Eh bien ! c’est entendu. Dites-lui que je ferai monpossible pour obtenir cette faveur de M. Mouret.
Depuis longtemps, Mouret n’était plus à l’entresol, debout prèsde la rampe du hall. Brusquement, il reparut en haut du grandescalier qui descendait au rez-de-chaussée ; et, de là, ildomina encore la maison entière. Son visage se colorait, la foirenaissait et le grandissait, devant le flot de monde qui, peu àpeu, emplissait le magasin. C’était enfin la poussée attendue,l’écrasement de l’après-midi, dont il avait un instant désespéré,dans sa fièvre ; tous les commis se trouvaient à leur poste,un dernier coup de cloche venait de sonner la fin de la troisièmetable ; la désastreuse matinée, due sans doute à une aversetombée vers neuf heures, pouvait encore être réparée, car le cielbleu du matin avait repris sa gaieté de victoire. Maintenant, lesrayons de l’entresol s’animaient, il dut se ranger pour laisserpasser les dames qui, par petits groupes, montaient à la lingerieet aux confections ; tandis que, derrière lui, aux dentelleset aux châles, il entendait voler de gros chiffres. Mais la vue desgaleries, au rez-de-chaussée, le rassurait surtout : ons’écrasait devant la mercerie, le blanc et les lainages eux-mêmesétaient envahis, le défilé des acheteuses se serrait, presquetoutes en chapeau à présent, avec quelques bonnets de ménagèresattardées. Dans le hall des soieries, sous la blonde lumière, desdames s’étaient dégantées, pour palper doucement des pièces deParis-Bonheur, en causant à demi-voix. Et il ne se trompait plusaux bruits qui lui arrivaient du dehors, roulements de fiacres,claquement de portières, brouhaha grandissant de foule. Il sentait,à ses pieds, la machine se mettre en branle, s’échauffer etrevivre, depuis les caisses où l’or sonnait, depuis les tables oùles garçons de magasin se hâtaient d’empaqueter les marchandises,jusqu’aux profondeurs du sous-sol, au service du départ, quis’emplissait de paquets descendus, et dont le grondement souterrainfaisait vibrer la maison. Au milieu de la cohue, l’inspecteur Jouvese promenait gravement, guettant les voleuses.
– Tiens ! c’est toi ! dit Mouret tout à coup, enreconnaissant Paul de Vallagnosc, que lui amenait un garçon. Non,non, tu ne me déranges pas… Et, d’ailleurs, tu n’as qu’à me suivre,si tu veux tout voir, car aujourd’hui je reste sur la brèche.
Il gardait des inquiétudes. Sans doute le monde venait, mais lavente serait-elle le triomphe espéré ? Pourtant, il riait avecPaul, il l’emmena gaiement.
– Ça paraît vouloir s’allumer un peu, dit Hutin à Favier.Seulement, je n’ai pas de chance, il y a des jours de guignon, maparole !… Je viens encore de faire un Rouen, cette tuile nem’a rien acheté.
Et il désignait du menton une dame qui s’en allait, en jetantdes regards dégoûtés sur toutes les étoffes. Ce ne serait pas avecses mille francs d’appointements qu’il s’engraisserait, s’il nevendait rien ; d’habitude, il se faisait sept ou huit francsde tant pour cent et de guelte, ce qui lui donnait, avec son fixe,une dizaine de francs par jour, en moyenne. Favier n’arrivait guèrequ’à huit ; et voilà que ce sabot lui enlevait les morceaux dela bouche, car il sortait de débiter une nouvelle robe. Un garçonfroid qui n’avait jamais su égayer une cliente ! C’étaitexaspérant.
– Les bonnetons et les bobinards ont l’air de battremonnaie, murmura Favier en parlant des vendeurs de la bonneterie etde la mercerie.
Mais Hutin, qui fouillait le magasin du regard, ditbrusquement :
– Connaissez-vous Mme Desforges, la bonneamie du patron ?… Tenez ! cette brune à la ganterie,celle à qui Mignot essaye des gants.
Il se tut, puis il reprit tout bas, comme parlant à Mignot,qu’il ne quittait plus des yeux :
– Va, va, mon bonhomme, frotte-lui bien les doigts, pour ceque ça t’avance ! On les connaît, tes conquêtes !
Il y avait, entre lui et le gantier, une rivalité de jolishommes, qui tous deux affectaient de coqueter avec les clientes.D’ailleurs, ils n’auraient pu, ni l’un ni l’autre, se vanterd’aucune bonne fortune réelle ; Mignot vivait sur la légended’une femme de commissaire de police tombée amoureuse de lui,tandis que Hutin avait véritablement conquis à son rayon unepassementière, lasse de traîner dans les hôtels louches duquartier ; mais ils mentaient, ils laissaient volontierscroire à des aventures mystérieuses, à des rendez-vous donnés pardes comtesses, entre deux achats.
– Vous devriez la faire, dit Favier de son air depince-sans-rire.
– C’est une idée ! s’écria Hutin. Si elle vient ici,je l’entortille, il me faut cent sous !
À la ganterie, toute une rangée de dames étaient assises devantl’étroit comptoir, tendu de velours vert, à coins de métalnickelé ; et les commis souriants amoncelaient devant ellesles boîtes plates, d’un rose vif, qu’ils sortaient du comptoirmême, pareilles aux tiroirs étiquetés d’un cartonnier. Mignotsurtout penchait sa jolie figure poupine, donnait de tendresinflexions à sa voix grasseyante de Parisien. Déjà il avait vendu àMme Desforges douze paires de gants de chevreau,des gants Bonheur, la spécialité de la maison. Elle avait ensuitedemandé trois paires de gants de Suède. Et, maintenant, elleessayait des gants de Saxe, par crainte que la pointure ne fût pasexacte.
– Oh ! à la perfection, madame ! répétait Mignot.Le six trois quarts serait trop grand pour une main comme lavôtre.
À demi couché sur le comptoir, il lui tenait la main, prenaitles doigts un à un, faisant glisser le gant d’une caresse longue,reprise et appuyée ; et il la regardait, comme s’il eûtattendu, sur son visage, la défaillance d’une joie voluptueuse.Mais elle, le coude au bord du velours, le poignet levé, luilivrait ses doigts de l’air tranquille dont elle donnait son pied àsa femme de chambre, pour que celle-ci boutonnât ses bottines. Iln’était pas un homme, elle l’employait aux usages intimes avec sondédain familier des gens à son service, sans le regarder même.
– Je ne vous fais pas de mal, madame ?
Elle répondit non, d’un signe de tête. L’odeur des gants deSaxe, cette odeur de fauve comme sucrée du musc, la troublaitd’habitude ; et elle en riait parfois, elle confessait songoût pour ce parfum équivoque, où il y a de la bête en folie,tombée dans la boîte à poudre de riz d’une fille. Mais, devant cecomptoir banal, elle ne sentait pas les gants, ils ne mettaientaucune chaleur sensuelle entre elle et ce vendeur quelconquefaisant son métier.
– Et avec ça, madame ?
– Rien, merci… Veuillez porter ça à la caisse 10, pourMme Desforges, n’est-ce pas ?
En habituée de la maison, elle donnait son nom à une caisse et yenvoyait chacune de ses emplettes, sans se faire suivre par uncommis. Quand elle se fut éloignée, Mignot cligna les yeux, en setournant vers son voisin, auquel il aurait bien voulu laissercroire que des choses extraordinaires venaient de se passer.
– Hein ? murmura-t-il crûment, on la ganteraitjusqu’au bout !
Cependant, Mme Desforges continuait ses achats.Elle revint à gauche, s’arrêta au blanc, pour prendre destorchons ; puis, elle fit le tour, poussa jusqu’aux lainages,au fond de la galerie. Comme elle était contente de sa cuisinière,elle désirait lui donner une robe. Le rayon des lainages débordaitd’une foule compacte, toutes les petites-bourgeoises s’y portaient,tâtaient les étoffes, s’absorbaient en muets calculs ; et elledut s’asseoir un instant. Dans les cases s’étageaient de grossespièces, que les vendeurs descendaient, une à une, d’un brusqueeffort des bras. Aussi, commençaient-ils à ne plus se reconnaîtresur les comptoirs envahis, où les tissus se mêlaient ets’écroulaient. C’était une mer montante de teintes neutres, de tonssourds de laine, les gris fer, les gris jaunes, les gris bleus, oùéclataient çà et là des bariolures écossaises, un fond rouge sangde flanelle. Et les étiquettes blanches des pièces étaient commeune volée de rares flocons blancs, mouchetant un sol noir dedécembre.
Derrière une pile de popeline, Liénard plaisantait avec unegrande fille en cheveux, une ouvrière du quartier, envoyée par sapatronne pour rassortir du mérinos. Il abominait ces jours degrosse vente, qui lui cassaient les bras, et il tâchait d’esquiverla besogne, largement entretenu par son père, se moquant de vendre,en faisant tout juste assez pour ne pas être mis à la porte.
– Écoutez donc, mademoiselle Fanny, disait-il. Vous êtestoujours pressée… Est-ce que la vigogne croisée allait bien,l’autre jour ? Vous savez que j’irai toucher ma guelte chezvous.
Mais l’ouvrière s’échappait en riant, et Liénard se trouvadevant Mme Desforges, à laquelle il ne puts’empêcher de demander :
– Que désire madame ?
Elle voulait une robe pas chère, solide pourtant. Liénard, dansle but d’épargner ses bras, ce qui était son unique souci, manœuvrapour lui faire prendre une des étoffes déjà dépliées sur lecomptoir. Il y avait là des cachemires, des serges, des vigognes,et il lui jurait qu’il n’existait rien de meilleur, on n’en voyaitpas la fin. Mais aucun ne semblait la satisfaire. Elle avait avisé,dans une case, un escot bleuâtre. Alors, il finit par se décider,il descendit l’escot, qu’elle jugea trop rude. Ensuite, ce furentune cheviotte, des diagonales, des grisailles, toutes les variétésde la laine, qu’elle eut la curiosité de toucher, pour le plaisir,décidée au fond à prendre n’importe quoi. Le jeune homme dut ainsidéménager les cases les plus hautes ; ses épaules craquaient,le comptoir avait disparu sous le grain soyeux des cachemires etdes popelines, sous le poil rêche des cheviottes, sous le duvetpelucheux des vigognes. Tous les tissus et toutes les teintes ypassaient. Même, sans avoir la moindre envie d’en acheter, elle sefit montrer de la grenadine et de la gaze de Chambéry. Puis, quandelle en eut assez :
– Oh ! mon Dieu ! la première est encore lameilleure. C’est pour ma cuisinière… Oui, la serge à petitpointillé, celle à deux francs.
Et lorsque Liénard eut métré, pâle d’une colèrecontenue :
– Veuillez porter ça à la caisse 10… PourMme Desforges.
Comme elle s’éloignait, elle reconnut près d’elleMme Marty, accompagnée de sa fille Valentine, unegrande demoiselle de quatorze ans, maigre et hardie, qui jetaitdéjà sur les marchandises des regards coupables de femme.
– Tiens ! c’est vous, chère madame ?
– Mais oui, chère madame… Hein ? quellefoule !
– Oh ! ne m’en parlez pas, on étouffe. Unsuccès !… Avez-vous vu le salon oriental ?
– Superbe ! inouï !
Et, au milieu des coups de coude, bousculées par le flotcroissant des petites bourses qui se jetaient sur les lainages àbon marché, elles se pâmèrent au sujet de l’exposition des tapis.Puis, Mme Marty expliqua qu’elle cherchait uneétoffe pour un manteau ; mais elle n’était pas fixée, elleavait voulu se faire montrer du matelassé de laine.
– Regarde donc, maman, murmura Valentine, c’est tropcommun.
– Venez à la soie, dit Mme Desforges. Ilfaut voir leur fameux Paris-Bonheur.
Un instant, Mme Marty hésita. Ce serait biencher, elle avait si formellement juré à son mari d’êtreraisonnable ! Depuis une heure, elle achetait, tout un lotd’articles la suivait déjà, un manchon et des ruches pour elle, desbas pour sa fille. Elle finit par dire au commis qui lui montraitle matelassé :
– Eh bien ! non, je vais à la soie… Tout cela ne faitpas mon affaire.
Le commis prit les articles et marcha devant ces dames.
À la soie, la foule était aussi venue. On s’écrasait surtoutdevant l’étalage intérieur, dressé par Hutin, et où Mouret avaitdonné les touches du maître. C’était, au fond du hall, autour d’unedes colonnettes de fonte qui soutenaient le vitrage, comme unruissellement d’étoffe, une nappe bouillonnée tombant de haut ets’élargissant jusqu’au parquet. Des satins clairs et des soiestendres jaillissaient d’abord : les satins à la reine, lessatins renaissance, aux tons nacrés d’eau de source ; lessoies légères aux transparences de cristal, vert Nil, ciel indien,rose de mai, bleu Danube. Puis, venaient des tissus plus forts, lessatins merveilleux, les soies duchesse, teintes chaudes, roulant àflots grossis. Et, en bas, ainsi que dans une vasque, dormaient lesétoffes lourdes, les armures façonnées, les damas, les brocarts,les soies perlées et lamées, au milieu d’un lit profond de velours,tous les velours, noirs, blancs, de couleur, frappés à fond de soieou de satin, creusant avec leurs taches mouvantes un lac immobileoù semblaient danser des reflets de ciel et de paysage. Des femmes,pâles de désirs, se penchaient comme pour se voir. Toutes, en facede cette cataracte lâchée, restaient debout, avec la peur sourded’être prises dans le débordement d’un pareil luxe et avecl’irrésistible envie de s’y jeter et de s’y perdre.
– Te voilà donc ! dit Mme Desforges,en trouvant Mme Bourdelais installée devant uncomptoir.
– Tiens ! bonjour ! répondit celle-ci, qui serrales mains à ces dames. Oui, je suis entrée donner un coupd’œil.
– Hein ? c’est prodigieux, cet étalage ! On enrêve… Et le salon oriental, as-tu vu le salon oriental ?
– Oui, oui, extraordinaire !
Mais, sous cet enthousiasme qui allait être décidément la noteélégante du jour, Mme Bourdelais gardait sonsang-froid de ménagère pratique. Elle examinait avec soin une piècede Paris-Bonheur, car elle était uniquement venue pour profiter dubon marché exceptionnel de cette soie, si elle la jugeaitréellement avantageuse. Sans doute elle en fut contente, elle endemanda vingt-cinq mètres, comptant bien couper là-dedans une robepour elle et un paletot pour sa petite fille.
– Comment ! tu pars déjà ? repritMme Desforges. Fais donc un tour avec nous.
– Non, merci, on m’attend chez moi… Je n’ai pas voulurisquer les enfants dans cette foule.
Et elle s’en alla, précédée du vendeur qui portait lesvingt-cinq mètres de soie, et qui la conduisit à la caisse 10, oùle jeune Albert perdait la tête, au milieu des demandes de facturesdont il était assiégé. Quand le vendeur put s’approcher, aprèsavoir débité sa vente d’un trait de crayon sur son cahier àsouches, il appela cette vente, que le caissier inscrivit auregistre ; puis, il y eut un contre-appel, et la feuilledétachée du cahier fut embrochée dans une pique de fer, près dutimbre aux acquits.
– Cent quarante francs, dit Albert.
Mme Bourdelais paya et donna son adresse, carelle était à pied, elle ne voulait pas s’embarrasser les mains.Déjà, derrière la caisse, Joseph tenait la soie,l’empaquetait ; et le paquet, jeté dans un panier roulant, futdescendu au service du départ, où toutes les marchandises dumagasin semblaient maintenant vouloir s’engouffrer avec un bruitd’écluse.
Cependant, l’encombrement devenait tel à la soie, queMme Desforges et Mme Marty nepurent d’abord trouver un commis libre. Elles restèrent debout,mêlées à la foule des dames qui regardaient les étoffes, lestâtaient, stationnaient là des heures, sans se décider. Mais ungrand succès s’indiquait surtout pour le Paris-Bonheur, autourduquel grandissait une de ces poussées d’engouement, dont labrusque fièvre décide d’une mode en un jour. Tous les vendeursn’étaient occupés qu’à métrer de cette soie ; on voyait,au-dessus des chapeaux, luire l’éclair pâle des lés dépliés, dansle continuel va-et-vient des doigts le long des mètres de chêne,suspendus à des tiges de cuivre ; on entendait le bruit desciseaux mordant le tissu, et cela sans arrêt, au fur et à mesure dudéballage, comme s’il n’y avait pas eu assez de bras pour suffireaux mains gloutonnes et tendues des clientes.
– C’est qu’elle n’est vraiment pas vilaine pour cinq francssoixante, dit Mme Desforges, qui avait réussi às’emparer d’une pièce, sur le bord d’une table.
Mme Marty et sa fille Valentine éprouvaient unedésillusion. Les journaux en avaient tant parlé, qu’elless’attendaient à quelque chose de plus fort et de plus brillant.Mais Bouthemont venait de reconnaîtreMme Desforges, et désireux de faire sa cour à unebelle personne qu’on prétendait toute-puissante sur le patron, ils’avançait avec son amabilité un peu grosse. Comment ! on nela servait pas ! c’était impardonnable ! Elle devait semontrer indulgente, car on ne savait vraiment plus où donner de latête. Et il cherchait des chaises au milieu des jupes voisines, ilriait de son rire bon enfant, où il y avait un amour brutal de lafemme, qui ne semblait pas déplaire à Henriette.
– Dites donc, murmura Favier, en allant prendre un cartonde velours dans une case, derrière Hutin, voilà Bouthemont qui vousfait votre particulière.
Hutin avait oublié Mme Desforges, mis hors delui par une vieille dame, qui, après l’avoir gardé un quartd’heure, venait d’acheter un mètre de satin noir pour un corset.Dans les moments de presse, on ne tenait plus compte du tableau deligne, les vendeurs servaient au hasard des clientes. Et ilrépondait à Mme Boutarel, en train d’achever sonaprès-midi au Bonheur des Dames, où elle était déjà restée troisheures le matin, lorsque l’avertissement de Favier lui causa unsursaut. Est-ce qu’il allait manquer la bonne amie du patron, dontil avait juré de tirer cent sous ? Ce serait le comble de lamalchance, car il ne s’était pas encore fait trois francs, avectous ces autres chignons qui traînaient !
Bouthemont, justement, répétait très haut :
– Voyons, messieurs, quelqu’un par ici !
Alors, Hutin passa Mme Boutarel à Robineauinoccupé.
– Tenez ! madame, adressez-vous au second… il vousrépondra mieux que moi.
Et il se précipita, il se fit remettre les articles deMme Marty par le vendeur aux lainages, qui avaitaccompagné ces dames. Ce jour-là, une excitation nerveuse devaittroubler la délicatesse de son flair. D’habitude, au premier coupd’œil jeté sur une femme, il disait si elle achèterait, et laquantité. Puis, il dominait la cliente, il se hâtait de l’expédierpour passer à une autre, en lui imposant son choix, en luipersuadant qu’il savait mieux qu’elle l’étoffe dont elle avaitbesoin.
– Madame, quel genre de soie ? demanda-t-il de son airle plus galant.
Mme Desforges ouvrait à peine la bouche, qu’ilreprenait :
– Je sais, j’ai votre affaire.
Quand la pièce de Paris-Bonheur fut dépliée, sur un coin étroitdu comptoir, entre des amoncellements d’autres soies,Mme Marty et sa fille s’approchèrent. Hutin, un peuinquiet, comprit qu’il s’agissait d’abord d’une fourniture pourcelles-ci. Des paroles à demi-voix s’échangeaient,Mme Desforges conseillait son amie.
– Oh ! sans doute, murmurait-elle, une soie de cinqfrancs soixante n’en vaudra jamais une de quinze, ni même une dedix.
– Elle est bien chiffon, répétaitMme Marty. J’ai peur que, pour un manteau, ellen’ait point assez de corps.
Cette remarque fit intervenir le vendeur. Il avait une politesseexagérée d’homme qui ne peut se tromper.
– Mais, madame, la souplesse est la qualité de cette soie.Elle ne se chiffonne pas… C’est absolument ce qu’il vous faut.
Impressionnées par une telle assurance, ces dames se taisaient.Elles avaient repris l’étoffe, l’examinaient de nouveau,lorsqu’elles se sentirent touchées à l’épaule. C’étaitMme Guibal qui, depuis une heure, marchait dans lemagasin, d’un pas de promenade, donnant à ses yeux la joie desrichesses entassées, sans acheter seulement un mètre de calicot. Etil y eut encore là une explosion de bavardages.
– Comment ! c’est vous !
– Oui, c’est moi, un peu bousculée seulement.
– N’est-ce pas ? il y a du monde, on ne circule plus…Et le salon oriental ?
– Ravissant !
– Mon Dieu ! quel succès !… Restez donc, nousirons là-haut ensemble.
– Non, merci, j’en viens.
Hutin attendait, cachant son impatience sous le sourire qui nequittait pas ses lèvres. Est-ce qu’elles allaient le tenirlongtemps là ? Les femmes vraiment se gênaient peu, c’étaitcomme si elles lui avaient volé de l’argent dans sa bourse. Enfin,Mme Guibal s’éloigna, continua sa lente promenadeen tournant d’un air ravi, autour du grand étalage de soies.
– Moi, à votre place, j’achèterais le manteau tout fait,dit Mme Desforges en revenant au Paris-Bonheur, çavous coûtera moins cher.
– Il est vrai qu’avec les garnitures et la façon, murmuraMme Marty. Puis, on a le choix.
Toutes trois s’étaient levées. Mme Desforgesreprit, debout devant Hutin :
– Veuillez nous conduire aux confections.
Il resta saisi, n’étant pas habitué à de pareilles défaites.Comment ! la dame brune n’achetait rien ! son flairl’avait donc trompé ! Il abandonna Mme Marty,il insista auprès d’Henriette, essaya sur elle sa puissance de bonvendeur.
– Et vous, madame, ne désirez-vous pas voir nos satins, nosvelours ?… Nous avons des occasions extraordinaires.
– Merci, une autre fois, répondit-elle tranquillement, enne le regardant pas plus qu’elle n’avait regardé Mignot.
Hutin dut reprendre les articles de Mme Marty etmarcher devant ces dames, pour les mener aux confections. Mais ileut encore la douleur de voir que Robineau était en train de vendreà Mme Boutarel un fort métrage de soie. Décidément,il n’avait plus de nez, il ne ferait pas quatre sous. Une raged’homme dépouillé, mangé par les autres, s’aigrissait sous lacorrection aimable de ses manières.
– Au premier, mesdames, dit-il sans cesser de sourire.
Ce n’était plus chose facile que de gagner l’escalier. Une houlecompacte de têtes roulait sous les galeries, s’élargissant enfleuve débordé au milieu du hall. Toute une bataille du négocemontait, les vendeurs tenaient à merci ce peuple de femmes, qu’ilsse passaient des uns aux autres, en luttant de hâte. L’heure étaitvenue du branle formidable de l’après-midi, quand la machinesurchauffée menait la danse des clientes et leur tirait l’argent dela chair. À la soie surtout, une folie soufflait, le Paris-Bonheurameutait une foule telle, que, pendant plusieurs minutes, Hutin neput faire un pas ; et Henriette, suffoquée, ayant levé lesyeux, aperçut en haut de l’escalier Mouret, qui revenait toujours àcette place, d’où il voyait la victoire. Elle sourit, espérantqu’il descendrait la dégager. Mais il ne la distinguait même pasdans la cohue, il était encore avec Vallagnosc, occupé à luimontrer la maison, la face rayonnante de triomphe. Maintenant, latrépidation intérieure étouffait les bruits du dehors ; onn’entendait plus ni le roulement des fiacres, ni le battement desportières ; il ne restait, au-delà du grand murmure de lavente, que le sentiment de Paris immense, d’une immensité quitoujours fournirait des acheteuses. Dans l’air immobile, oùl’étouffement du calorifère attiédissait l’odeur des étoffes, lebrouhaha augmentait, fait de tous les bruits, du piétinementcontinu, des mêmes phrases cent fois répétées autour des comptoirs,de l’or sonnant sur le cuivre des caisses assiégées par unebousculade de porte-monnaie, des paniers roulants dont les chargesde paquets tombaient sans relâche dans les caves béantes. Et, sousla fine poussière, tout arrivait à se confondre, on nereconnaissait pas la division des rayons : là-bas, la mercerieparaissait noyée ; plus loin, au blanc, un angle de soleil,entré par la vitrine de la rue Neuve-Saint-Augustin, était commeune flèche d’or dans la neige ; ici, à la ganterie et auxlainages, une masse épaisse de chapeaux et de chignons barrait leslointains du magasin. On ne voyait même plus les toilettes, lescoiffures seules surnageaient, bariolées de plumes et derubans ; quelques chapeaux d’homme mettaient des tachesnoires, tandis que le teint pâle des femmes, dans la fatigue et lachaleur, prenait des transparences de camélia. Enfin, grâce à sescoudes vigoureux, Hutin ouvrit un chemin à ces dames en marchantdevant elles. Mais, quand elle eut monté l’escalier, Henriette netrouva plus Mouret, qui venait de plonger Vallagnosc en pleinefoule, pour achever de l’étourdir, et pris lui-même du besoinphysique de ce bain du succès. Il perdait délicieusement haleine,c’était là contre ses membres comme un long embrassement de toutesa clientèle.
– À gauche, mesdames, dit Hutin, de sa voix prévenante,malgré son exaspération qui grandissait.
En haut, l’encombrement était le même. On envahissait jusqu’aurayon de l’ameublement, le plus calme d’ordinaire. Les châles, lesfourrures, la lingerie grouillaient de monde. Comme ces damestraversaient le rayon des dentelles, une nouvelle rencontre seproduisit. Mme de Boves était là, avec safille Blanche, toutes deux enfoncées dans des articles que Delocheleur montrait. Et Hutin dut faire encore une station, le paquet àla main.
– Bonjour !… Je pensais à vous.
– Moi, je vous ai cherchée. Mais comment voulez-vous qu’onse retrouve, au milieu de ce monde ?
– C’est magnifique, n’est-ce pas ?
– Éblouissant, ma chère. Nous ne tenons plus debout.
– Et vous achetez ?
– Oh ! non, nous regardons. Ça nous repose un peu,d’être assises.
En effet, Mme de Boves, n’ayant guère dansson porte-monnaie que l’argent de sa voiture, faisait sortir descartons toutes sortes de dentelles, pour le plaisir de les voir etde les toucher. Elle avait senti chez Deloche le vendeur débutant,d’une gaucherie lente, qui n’ose résister aux caprices desdames ; et elle abusait de sa complaisance effarée, elle letenait depuis une demi-heure, demandant toujours de nouveauxarticles. Le comptoir débordait, elle plongeait les mains dans ceflot montant de guipures, de malines, de valenciennes, dechantilly, les doigts tremblants de désir, le visage peu à peuchauffé d’une joie sensuelle ; tandis que Blanche, prèsd’elle, travaillée de la même passion, était très pâle, la chairsoufflée et molle.
Cependant, la conversation continuait, Hutin les aurait giflées,immobile, attendant leur bon plaisir.
– Tiens ! dit Mme Marty, vous regardezdes cravates et des voilettes pareilles aux miennes.
C’était vrai, Mme de Boves, que lesdentelles de Mme Marty tourmentaient depuis lesamedi, n’avait pu résister au besoin de se frotter du moins auxmêmes modèles, puisque la gêne où son mari la laissait ne luipermettait pas de les emporter. Elle rougit légèrement, elleexpliqua que Blanche avait voulu voir les cravates de blondeespagnole. Puis, elle ajouta :
– Vous allez aux confections… Eh bien ! à tout àl’heure. Voulez-vous dans le salon oriental ?
– C’est ça, dans le salon oriental… Hein ?superbe !
Elles se séparèrent en se pâmant, au milieu de l’encombrementproduit par la vente des entre-deux et des petites garnitures à basprix. Deloche, heureux d’être occupé, s’était remis à vider lescartons devant la mère et la fille. Et, lentement, parmi lesgroupes pressés le long des comptoirs, l’inspecteur Jouve sepromenait de son allure militaire, étalant sa décoration, gardantces marchandises précieuses et fines, si faciles à cacher au fondd’une manche. Quand il passa derrièreMme de Boves, surpris de la voir les brasplongés dans un tel flot de dentelles, il jeta un regard vif surses mains fiévreuses.
– À droite, mesdames, dit Hutin en reprenant sa marche.
Il était hors de lui. N’était-ce donc pas assez de lui fairemanquer une vente, en bas ? Voilà qu’elles l’attardaientmaintenant, à chaque détour du magasin ! Et, dans sonirritation, il y avait surtout la rancune des rayons de tissuscontre les rayons d’articles confectionnés, en lutte continuelle,se disputant les clientes, se volant leur tant pour cent et leurguelte. La soie, plus que les lainages encore, enrageait, lorsqu’illui fallait conduire aux confections une dame, qui se décidait pourun manteau, après s’être fait montrer des taffetas et desfailles.
– Mademoiselle Vadon ! dit Hutin d’une voix qui sefâchait, lorsqu’il fut enfin dans le comptoir.
Mais celle-ci passa sans l’écouter, toute à une vente qu’ellebâclait. La pièce était pleine, une queue de monde la traversaitdans un bout, entrant et sortant par la porte des dentelles etcelle de la lingerie, qui se faisaient face ; tandis que, aufond, des clientes en taille essayaient des vêtements, les reinscambrés devant les glaces. La moquette rouge étouffait le bruit despas, la voix haute et lointaine du rez-de-chaussée se mourait, cen’était plus que le murmure discret, la chaleur d’un salon,alourdie par toute une cohue de femmes.
– Mademoiselle Prunaire ! cria Hutin.
Et, comme celle-là ne s’arrêtait pas davantage, il ajouta entreses dents, de manière à ne pouvoir être entendu :
– Tas de guenons !
Lui, surtout, ne les aimait guère, les jambes cassées de monterl’escalier pour leur amener des acheteuses, furieux du gain qu’illes accusait de lui prendre ainsi dans la poche. C’était une luttesourde, où elles-mêmes apportaient une égale âpreté ; et, dansleur fatigue commune, toujours sur pied, la chair morte, les sexesdisparaissaient, il ne restait plus face à face que des intérêtscontraires, irrités par la fièvre du négoce.
– Alors, il n’y a personne ? demanda Hutin.
Mais il aperçut Denise. On l’occupait au déplié depuis le matin,on ne lui avait abandonné que quelques ventes douteuses, qu’elleavait manquées d’ailleurs. Quand il la reconnut, occupée àdébarrasser une table d’un tas énorme de vêtements, il courut lachercher.
– Tenez ! mademoiselle, servez donc ces dames quiattendent.
Vivement, il lui mit sur le bras les articles deMme Marty, qu’il était las de promener. Son sourirerevenait, et il y avait, dans ce sourire, la secrète méchancetéd’un vendeur d’expérience, se doutant de l’embarras où il allaitjeter ces dames et la jeune fille. Celle-ci, cependant, demeuraittout émue devant cette vente inespérée qui se présentait. Pour laseconde fois, il lui apparaissait comme un ami inconnu, fraternelet tendre, toujours prêt dans l’ombre à la sauver. Ses yeuxbrillèrent de gratitude, elle le suivit d’un long regard, pendantqu’il jouait des coudes, afin de regagner son rayon au plusvite.
– Je désirerais un manteau, ditMme Marty.
Alors, Denise la questionna. Quel genre de manteau ? Maisla cliente n’en savait rien, elle n’avait pas d’idée, elle voulaitvoir les modèles de la maison. Et la jeune fille, très lasse déjà,étourdie par le monde, perdit la tête ; elle n’avait jamaisservi qu’une clientèle rare, chez Cornaille, à Valognes ; elleignorait encore le nombre des modèles, et leur place, dans lesarmoires. Aussi n’en finissait-elle plus de répondre aux deux amiesqui s’impatientaient, lorsque Mme Aurélie aperçutMme Desforges, dont elle devait connaître laliaison, car elle se hâta de venir demander :
– On s’occupe de ces dames ?
– Oui, cette demoiselle qui cherche là-bas, réponditHenriette. Mais elle n’a pas l’air très au courant, elle ne trouverien.
Du coup, la première acheva de paralyser Denise, en allant luidire à demi-voix :
– Vous voyez bien que vous ne savez pas. Tenez-voustranquille, je vous prie.
Et appelant :
– Mademoiselle Vadon, un manteau !
Elle resta, pendant que Marguerite montrait les modèles.Celle-ci prenait avec les clientes une voix sèchement polie, uneattitude désagréable de fille vêtue de soie, frottée à toutes lesélégances, dont elle gardait, à son insu même, la jalousie et larancune. Lorsqu’elle entendit Mme Marty direqu’elle ne voulait pas dépasser deux cents francs, elle eut unemoue de pitié. Oh ! madame mettrait davantage, il étaitimpossible avec deux cents francs que madame trouvât quelque chosede convenable. Et elle jetait, sur un comptoir, les manteauxordinaires, d’un geste qui signifiait : « Voyez donc,est-ce pauvre ! » Mme Marty n’osait lestrouver bien. Elle se pencha pour murmurer à l’oreille deMme Desforges :
– Hein ? n’aimez-vous pas mieux être servie par deshommes ?… On est plus à l’aise.
Enfin, Marguerite apporta un manteau de soie garni de jais,qu’elle traitait avec respect. Et Mme Aurélieappela Denise.
– Servez à quelque chose, au moins… Mettez ça sur vosépaules.
Denise, frappée au cœur, désespérant de jamais réussir dans lamaison, était demeurée immobile, les mains ballantes. On allait larenvoyer sans doute, les enfants seraient sans pain. Le brouhaha dela foule bourdonnait dans sa tête, elle se sentait chanceler, lesmuscles meurtris d’avoir soulevé des brassées de vêtements, besognede manœuvre qu’elle n’avait jamais faite. Pourtant, il lui fallutobéir, elle dut laisser Marguerite draper le manteau sur elle,comme sur un mannequin.
– Tenez-vous droite, dit Mme Aurélie.
Mais, presque aussitôt, on oublia Denise. Mouret venait d’entreravec Vallagnosc et Bourdoncle ; et il saluait ces dames, ilrecevait leurs compliments pour sa magnifique exposition desnouveautés d’hiver. On se récria forcément sur le salon oriental.Vallagnosc, qui achevait sa promenade à travers les comptoirs,témoignait plus de surprise que d’admiration ; car, aprèstout, pensait-il dans sa nonchalance de pessimiste, ce n’étaitjamais que beaucoup de calicot à la fois. Quant à Bourdoncle, iloubliait qu’il était de l’établissement, il félicitait aussi sonpatron, afin de lui faire oublier ses doutes et ses persécutionsinquiètes du matin.
– Oui, oui, ça marche assez bien, je suis content, répétaitMouret radieux, répondant par un sourire aux tendres regardsd’Henriette. Mais il ne faut pas que je vous dérange, mesdames.
Alors, tous les yeux revinrent sur Denise. Elle s’abandonnaitaux mains de Marguerite, qui la faisait tourner lentement.
– Hein ? qu’en pensez-vous ? demandaMme Marty à Mme Desforges.
Cette dernière décidait, en arbitre suprême de la mode.
– Il n’est pas mal, et de coupe originale… Seulement, il mesemble peu gracieux de la taille.
– Oh ! intervint Mme Aurélie, ilfaudrait le voir sur madame elle-même… Vous comprenez, il ne faitaucun effet sur mademoiselle, qui n’est guère étoffée…Redressez-vous donc, mademoiselle, donnez-lui toute sonimportance.
On sourit. Denise était devenue très pâle. Une honte la prenait,d’être ainsi changée en une machine qu’on examinait et dont onplaisantait librement. Mme Desforges, cédant à uneantipathie de nature contraire, agacée par le visage doux de lajeune fille, ajouta méchamment :
– Sans doute, il irait mieux si la robe de mademoiselleétait moins large.
Et elle jetait à Mouret le regard moqueur d’une Parisienne, quel’attifement ridicule d’une provinciale égayait. Celui-ci sentit lacaresse amoureuse de ce coup d’œil, le triomphe de la femmeheureuse de sa beauté et de son art. Aussi, par gratitude d’hommeadoré, crut-il devoir railler à son tour, malgré la bienveillancequ’il éprouvait pour Denise, dont sa nature galante subissait lecharme secret.
– Puis, il faudrait être peignée, murmura-t-il.
Ce fut le comble. Le directeur daignait rire, toutes cesdemoiselles éclatèrent. Marguerite risqua un léger gloussement defille distinguée qui se retient ; Clara avait lâché une vente,pour se faire du bon sang à son aise ; même des vendeuses dela lingerie étaient venues, attirées par la rumeur. Quant à cesdames, elles s’amusaient plus discrètement, d’un air d’intelligencemondaine ; tandis que, seul, le profil impérial deMme Aurélie ne riait pas, comme si les beauxcheveux sauvages et les fines épaules virginales de la débutantel’eussent déshonorée, dans la bonne tenue de son rayon. Deniseavait encore pâli, au milieu de tout ce monde qui se moquait. Ellese sentait violentée, mise à nu, sans défense. Quelle était donc safaute, pour qu’on s’attaquât de la sorte à sa taille trop mince, àson chignon trop lourd ? Mais elle souffrait surtout du rirede Mouret et de Mme Desforges, avertie par uninstinct de leur entente, le cœur défaillant d’une douleurinconnue ; cette dame était bien mauvaise, de s’en prendreainsi à une pauvre fille qui ne disait rien ; et lui,décidément, la glaçait d’une peur où tous ses autres sentimentssombraient, sans qu’elle pût les analyser. Alors, dans son abandonde paria, atteinte à ses plus intimes pudeurs de femme et révoltéecontre l’injustice, elle étrangla les sanglots qui lui montaient àla gorge.
– N’est-ce pas ? Qu’elle se peigne demain, c’estinconvenant, répétait à Mme Aurélie le terribleBourdoncle, qui dès l’arrivée avait condamné Denise, plein demépris pour ses petits membres.
Et la première vint enfin enlever le manteau des épaules decelle-ci, en lui disant tout bas :
– Eh bien ! mademoiselle, voilà un joli début.Vraiment, si vous avez voulu montrer ce dont vous êtes capable… Onn’est pas plus sotte.
Denise, de peur que les larmes ne lui jaillissent des yeux, sehâta de retourner au tas de vêtements qu’elle transportait etqu’elle classait sur un comptoir. Là, au moins, elle était perduedans la foule, la fatigue l’empêchait de penser. Mais elle sentitprès d’elle la vendeuse de la lingerie, qui, le matin déjà, avaitpris sa défense. Cette dernière venait de suivre la scène, elle luimurmurait à l’oreille :
– Ma pauvre fille, ne soyez donc pas si sensible. Renfoncezça, autrement on vous en fera bien d’autres… Moi qui vous parle, jesuis de Chartres. Oui, parfaitement, Pauline Cugnot ; et mesparents sont meuniers, là-bas… Eh bien ! on m’aurait mangée,les premiers jours, si je ne m’étais pas mise en travers… Allons,du courage ! donnez-moi la main, nous causerons gentiment,quand vous voudrez.
Cette main qui se tendait, redoubla le trouble de Denise. Ellela serra furtivement, elle se hâta d’enlever une lourde charge depaletots, craignant encore de mal faire et d’être grondée, si onlui savait une amie.
Cependant, Mme Aurélie elle-même venait de poserle manteau sur les épaules de Mme Marty, et l’on serécriait : Oh ! très bien ! ravissant ! tout desuite, ça prenait une tournure. Mme Desforgesdéclara qu’on ne trouverait pas mieux. Il y eut des saluts, Mouretprit congé, tandis que Vallagnosc, qui avait aperçu aux dentellesMme de Boves et sa fille, se hâta d’alleroffrir son bras à la mère. Déjà Marguerite, debout devant une descaisses de l’entresol, appelait les divers achats deMme Marty, qui paya et qui donna l’ordre de porterle paquet dans sa voiture. Mme Desforges avaitretrouvé tous ses articles à la caisse 10. Puis, ces dames serencontrèrent une fois encore dans le salon oriental. Ellespartaient, mais ce fut au milieu d’une crise bavarde d’admiration.Mme Guibal elle-même s’exaltait.
– Oh ! délicieux !… On se diraitlà-bas !
– N’est-ce pas, un vrai harem ? Et pas cher !
– Les Smyrne, ah ! les Smyrne ! quels tons,quelle finesse !
– Et ce Kurdistan, voyez donc ! unDelacroix !
Lentement, la foule diminuait. Des volées de cloche, à une heured’intervalle, avaient déjà sonné les deux premières tables dusoir ; la troisième allait être servie, et dans les rayons,peu à peu déserts, il ne restait que des clientes attardées, à quileur rage de dépense faisait oublier l’heure. Du dehors, nevenaient plus que les roulements des derniers fiacres, au milieu dela voix empâtée de Paris, un ronflement d’ogre repu, digérant lestoiles et les draps, les soies et les dentelles, dont on le gavaitdepuis le matin. À l’intérieur, sous le flamboiement des becs degaz, qui, brûlant dans le crépuscule, avaient éclairé les secoussessuprêmes de la vente, c’était comme un champ de bataille encorechaud du massacre des tissus. Les vendeurs, harassés de fatigue,campaient parmi la débâcle de leurs casiers et de leurs comptoirs,que paraissait avoir saccagés le souffle furieux d’un ouragan. Onlongeait avec peine les galeries du rez-de-chaussée, obstruées parla débandade des chaises ; il fallait enjamber, à la ganterie,une barricade de cartons, entassés autour de Mignot ; auxlainages, on ne passait plus du tout, Liénard sommeillait au-dessusd’une mer de pièces, où des piles restées debout, à moitiédétruites, semblaient des maisons dont un fleuve débordé charrieles ruines ; et, plus loin, le blanc avait neigé à terre, onbutait contre des banquises de serviettes, on marchait sur lesflocons légers des mouchoirs. Mêmes ravages en haut, dans lesrayons de l’entresol : les fourrures jonchaient les parquets,les confections s’amoncelaient comme des capotes de soldats mishors de combat, les dentelles et la lingerie, dépliées, froissées,jetées au hasard, faisaient songer à un peuple de femmes qui seserait déshabillé là, dans le désordre d’un coup de désir ;tandis que, en bas, au fond de la maison, le service du départ, enpleine activité, dégorgeait toujours les paquets dont il éclataitet qu’emportaient les voitures, dernier branle de la machinesurchauffée. Mais, à la soie surtout, les clientes s’étaient ruéesen masse ; là, elles avaient fait place nette ; on ypassait librement, le hall restait nu, tout le colossalapprovisionnement du Paris-Bonheur venait d’être déchiqueté,balayé, comme sous un vol de sauterelles dévorantes. Et, au milieude ce vide, Hutin et Favier feuilletaient leurs cahiers de débit,calculaient leur tant pour cent, essoufflés de la lutte. Faviers’était fait quinze francs, Hutin n’avait pu arriver qu’à treize,battu ce jour-là, enragé de sa mauvaise chance. Leurs yeuxs’allumaient de la passion du gain, tout le magasin autour d’euxalignait également des chiffres et flambait d’une même fièvre, dansla gaieté brutale des soirs de carnage.
– Eh bien ! Bourdoncle, cria Mouret, tremblez-vousencore ?
Il était revenu à son poste favori, en haut de l’escalier del’entresol, contre la rampe ; et, devant le massacre d’étoffesqui s’étalait sous lui, il avait un rire victorieux. Ses craintesdu matin, ce moment d’impardonnable faiblesse que personne neconnaîtrait jamais, le jetait à un besoin tapageur de triomphe. Lacampagne était donc définitivement gagnée, le petit commerce duquartier mis en pièces, le baron Hartmann conquis, avec sesmillions et ses terrains. Pendant qu’il regardait les caissierspenchés sur leurs registres, additionnant les longues colonnes dechiffres, pendant qu’il écoutait le petit bruit de l’or, tombant deleurs doigts dans les sébiles de cuivre, il voyait déjà le Bonheurdes Dames grandir démesurément, élargir son hall, prolonger sesgaleries jusqu’à la rue du Dix-Décembre.
– Et maintenant, reprit-il, êtes-vous convaincu que lamaison est trop petite ?… On aurait vendu le double.
Bourdoncle s’humiliait, ravi du reste d’être dans son tort. Maisun spectacle les rendit graves. Comme tous les soirs, Lhomme,premier caissier de la vente, venait de centraliser les recettesparticulières de chaque caisse ; après les avoir additionnées,il affichait la recette totale, en embrochant dans sa pique de ferla feuille où elle était inscrite ; et il montait ensuitecette recette à la caisse centrale, dans un portefeuille et dansdes sacs, selon la nature du numéraire. Ce jour-là, l’or etl’argent dominaient, il gravissait lentement l’escalier, portanttrois sacs énormes. Privé de son bras droit, coupé au coude, il lesserrait de son bras gauche contre sa poitrine, il en maintenait unavec son menton, pour l’empêcher de glisser. Son souffle forts’entendait de loin, il passait, écrasé et superbe, au milieu durespect des commis.
– Combien, Lhomme ? demanda Mouret.
Le caissier répondit :
– Quatre-vingt mille sept cent quarante-deux francs dixcentimes !
Un rire de jouissance souleva le Bonheur des Dames. Le chiffrecourait. C’était le plus gros chiffre qu’une maison de nouveautéseût encore jamais atteint en un jour.
Et, le soir, lorsque Denise monta se coucher, elle s’appuyaitaux cloisons de l’étroit corridor, sous le zinc de la toiture. Danssa chambre, la porte fermée, elle s’abandonna sur le lit, tellementles pieds lui faisaient du mal. Longtemps, elle regarda d’un airhébété la table de toilette, l’armoire, toute cette nudité d’hôtelgarni. C’était donc là qu’elle allait vivre ; et sa premièrejournée se creusait, abominable, sans fin. Jamais elle netrouverait le courage de la recommencer. Puis, elle s’aperçutqu’elle était vêtue de soie ; cet uniforme l’accablait, elleeut l’enfantillage, pour défaire sa malle, de vouloir remettre savieille robe de laine, restée au dossier d’une chaise. Mais quandelle fut rentrée dans ce pauvre vêtement à elle, une émotionl’étrangla, les sanglots qu’elle contenait depuis le matincrevèrent brusquement en un flot de larmes chaudes. Elle étaitretombée sur le lit, elle pleurait au souvenir de ses deux enfants,elle pleurait toujours sans avoir la force de se déchausser, ivrede fatigue et de tristesse.

Au bonheur des dames CHAPITRE 3


CHAPITRE 3

Chaque samedi, de quatre à six, Mme Desforgesoffrait une tasse de thé et des gâteaux aux personnes de sonintimité, qui voulaient bien la venir voir. L’appartement setrouvait au troisième, à l’encoignure des rues de Rivoli etd’Alger ; et les fenêtres des deux salons ouvraient sur lejardin des Tuileries.
Justement, ce samedi-là, comme un domestique allait l’introduiredans le grand salon, Mouret aperçut de l’antichambre, par une porterestée ouverte, Mme Desforges qui traversait lepetit salon. Elle s’était arrêtée en le voyant, et il entra par là,il la salua d’un air de cérémonie. Puis, quand le domestique eutrefermé la porte, il saisit vivement la main de la jeune femme,qu’il baisa avec tendresse.
– Prends garde, il y a du monde ! dit-elle tout bas,en désignant d’un signe la porte du grand salon. Je suis alléechercher cet éventail pour le leur montrer.
Et, du bout de l’éventail, elle lui donna gaiement un léger coupau visage. Elle était brune, un peu forte, avec de grands yeuxjaloux. Mais il avait gardé sa main, il demanda :
– Viendra-t-il ?
– Sans doute, répondit-elle. J’ai sa promesse.
Tous deux parlaient du baron Hartmann, directeur du CréditImmobilier. Mme Desforges, fille d’un conseillerd’État, était veuve d’un homme de Bourse qui lui avait laissé unefortune, niée par les uns, exagérée par les autres. Du vivant mêmede celui-ci, disait-on, elle s’était montrée reconnaissante pour lebaron Hartmann, dont les conseils de grand financier profitaient auménage ; et, plus tard, après la mort du mari, la liaisondevait avoir continué, mais toujours discrètement, sans uneimprudence, sans un éclat. Jamais Mme Desforges nes’affichait, on la recevait partout, dans la haute bourgeoisie oùelle était née. Même aujourd’hui que la passion du banquier, hommesceptique et fin, tournait à une simple affection paternelle, sielle se permettait d’avoir des amants qu’il lui tolérait, elleapportait, dans ses coups de cœur, une mesure et un tact sidélicats, une science du monde si adroitement appliquée, que lesapparences restaient sauves et que personne ne se serait permis demettre tout haut son honnêteté en doute. Ayant rencontré Mouretchez des amis communs, elle l’avait détesté d’abord ; puis,elle s’était donnée plus tard, comme emportée dans le brusque amourdont il l’attaquait, et, depuis qu’il manœuvrait de manière à tenirpar elle le baron, elle se prenait peu à peu d’une tendresse vraieet profonde, elle l’adorait avec la violence d’une femme detrente-cinq ans déjà, qui n’en avouait que vingt-neuf, désespéréede le sentir plus jeune, tremblant de le perdre.
– Est-il au courant ? reprit-il.
– Non, vous lui expliquerez vous-même l’affaire,répondit-elle, cessant de le tutoyer.
Elle le regardait, elle songeait qu’il ne devait rien savoir,pour l’employer ainsi auprès du baron, en affectant de leconsidérer simplement comme un vieil ami à elle. Mais il lui tenaittoujours la main, il l’appelait sa bonne Henriette, et elle sentitson cœur se fondre. Silencieusement, elle tendit les lèvres, lesappuya sur les siennes ; puis, à voix basse :
– Chut ! on m’attend… Entre derrière moi.
Des voix légères venaient du grand salon, assourdies par lestentures. Elle poussa la porte, dont elle laissa les deux battantsouverts, et elle remit l’éventail à une des quatre dames, quiétaient assises au milieu de la pièce.
– Tenez ! le voilà, dit-elle. Je ne savais plus,jamais ma femme de chambre ne l’aurait trouvé.
Et, se tournant, elle ajouta de son air gai :
– Entrez donc, monsieur Mouret, passez par le petit salon.Ce sera moins solennel.
Mouret salua ces dames, qu’il connaissait. Le salon, avec sonmeuble Louis XVI de brocatelle à bouquets, ses bronzes dorés,ses grandes plantes vertes, avait une intimité tendre de femme,malgré la hauteur du plafond ; et par les deux fenêtres, onapercevait les marronniers des Tuileries, dont le vent d’octobrebalayait les feuilles.
– Mais il n’est pas vilain du tout, ce chantilly !s’écria Mme Bourdelais, qui tenait l’éventail.
C’était une petite blonde de trente ans, le nez fin, les yeuxvifs, une amie de pension d’Henriette, qui avait épousé unsous-chef du ministère des Finances. De vieille famille bourgeoise,elle menait son ménage et ses trois enfants, avec une activité, unebonne grâce, un flair exquis de la vie pratique.
– Et tu as payé le morceau vingt-cinq francs ?reprit-elle en examinant chaque maille de la dentelle. Hein ?tu dis à Luc, chez une ouvrière du pays ?… Non, non, ce n’estpas cher… Mais il a fallu que tu le fisses monter.
– Sans doute, répondit Mme Desforges. Lamonture me coûte deux cents francs.
Alors, Mme Bourdelais se mit à rire. Si c’étaitlà ce qu’Henriette appelait une occasion ! Deux cents francs,une simple monture d’ivoire, avec un chiffre ! et pour un boutde chantilly, qui lui avait bien fait économiser cent sous !On trouvait à cent vingt francs les mêmes éventails tout montés.Elle cita une maison, rue Poissonnière.
Cependant, l’éventail faisait le tour de ces dames.Mme Guibal lui accorda à peine un coup d’œil. Elleétait grande et mince, de cheveux roux, avec un visage noyéd’indifférence, où ses yeux gris mettaient par moments, sous sonair détaché, les terribles faims de l’égoïsme. Jamais on ne lavoyait en compagnie de son mari, un avocat connu au Palais, qui,disait-on, menait de son côté la vie libre, tout à ses loisirs et àses plaisirs.
– Oh ! murmura-t-elle en passant l’éventail àMme de Boves, je n’en ai pas acheté deux dansma vie… On vous en donne toujours de trop.
La comtesse répondit d’une voix finement ironique :
– Vous êtes heureuse, ma chère, d’avoir un mari galant.
Et, se penchant vers sa fille, une grande personne de vingt anset demi :
– Regarde donc le chiffre, Blanche. Quel jolitravail !… C’est le chiffre qui a dû augmenter ainsi lamonture.
Mme de Boves venait de dépasser laquarantaine. C’était une femme superbe, à encolure de déesse, avecune grande face régulière et de larges yeux dormants, que son mari,inspecteur général des haras, avait épousée pour sa beauté. Elleparaissait toute remuée par la délicatesse du chiffre, commeenvahie d’un désir dont l’émotion pâlissait son regard. Et,brusquement :
– Donnez-nous donc votre avis, monsieur Mouret. Est-ce tropcher, deux cents francs, cette monture ?
Mouret était resté debout, au milieu des cinq femmes, souriant,s’intéressant à ce qui les intéressait. Il prit l’éventail,l’examina ; et il allait se prononcer, lorsque le domestiqueouvrit la porte, en disant :
– Madame Marty.
Une femme maigre entra, laide, ravagée de petite vérole, miseavec une élégance compliquée. Elle était sans âge, ses trente-cinqans en valaient quarante ou trente, selon la fièvre nerveuse quil’animait. Un sac de cuir rouge, qu’elle n’avait pas lâché, pendaità sa main droite.
– Chère madame, dit-elle à Henriette, vous m’excusez, avecmon sac… Imaginez-vous, en venant vous voir, je suis entrée auBonheur, et comme j’ai encore fait des folies, je n’ai pas voululaisser ceci en bas, dans mon fiacre, de peur d’être volée.
Mais elle venait d’apercevoir Mouret, elle reprit enriant :
– Ah ! monsieur, ce n’était point pour vous faire dela réclame, puisque j’ignorais que vous fussiez là… Vous avezvraiment en ce moment des dentelles extraordinaires.
Cela détourna l’attention de l’éventail, que le jeune homme posasur un guéridon. Maintenant, ces dames étaient prises du besoincurieux de voir ce que Mme Marty avait acheté. Onla connaissait pour sa rage de dépense, sans force devant latentation, d’une honnêteté stricte, incapable de céder à un amant,mais tout de suite lâche et la chair vaincue, devant le moindrebout de chiffon. Fille d’un petit employé, elle ruinait aujourd’huison mari, professeur de cinquième au lycée Bonaparte, qui devaitdoubler ses six mille francs d’appointements en courant le cachet,pour suffire au budget sans cesse croissant du ménage. Et ellen’ouvrait pas son sac, elle le serrait sur ses genoux, parlait desa fille Valentine, âgée de quatorze ans, une de ses coquetteriesles plus chères, car elle l’habillait comme elle, de toutes lesnouveautés de la mode, dont elle subissait l’irrésistibleséduction.
– Vous savez, expliqua-t-elle, on fait cet hiver aux jeunesfilles des robes garnies d’une petite dentelle… Naturellement,quand j’ai vu une valenciennes très jolie…
Elle se décida enfin à ouvrir le sac. Ces dames allongeaient lecou, lorsque, dans le silence, on entendit le timbre del’antichambre.
– C’est mon mari, balbutia Mme Marty pleinede trouble. Il doit venir me chercher, en sortant de Bonaparte.
Vivement, elle avait refermé le sac, et elle le fit disparaîtresous un fauteuil, d’un mouvement instinctif. Toutes ces dames semirent à rire. Alors, elle rougit de sa précipitation, elle lereprit sur ses genoux, en disant que les hommes ne comprenaientjamais et qu’ils n’avaient pas besoin de savoir.
– Monsieur de Boves, monsieur de Vallagnosc,annonça le domestique.
Ce fut un étonnement. Mme de Boveselle-même ne comptait pas sur son mari. Ce dernier, bel homme,portant les moustaches à l’impériale, de l’air militairementcorrect aimé des Tuileries, baisa la main deMme Desforges, qu’il avait connue jeune, chez sonpère. Et il s’effaça pour que l’autre visiteur, un grand garçonpâle, d’une pauvreté de sang distinguée, pût à son tour saluer lamaîtresse de la maison. Mais, à peine la conversationreprenait-elle, que deux légers cris s’élevèrent :
– Comment ! c’est toi, Paul !
– Tiens ! Octave !
Mouret et Vallagnosc se serraient les mains. À son tour,Mme Desforges témoignait sa surprise. Ils seconnaissaient donc ? Certes, ils avaient grandi côte à côte,au collège de Plassans ; et le hasard était qu’ils ne sefussent pas encore rencontrés chez elle.
Cependant, les mains toujours liées, ils passèrent enplaisantant dans le petit salon, au moment où le domestiqueapportait le thé, un service de Chine sur un plateau d’argent,qu’il posa près de Mme Desforges, au milieu duguéridon de marbre, à légère galerie de cuivre. Ces dames serapprochaient, causaient plus haut, toutes aux paroles sans fin quise croisaient ; pendant que M. de Boves, deboutderrière elles, se penchait par instants, disait un mot avec sagalanterie de beau fonctionnaire. La vaste pièce, si tendre et sigaie d’ameublement, s’égayait encore de ces voix bavardes, coupéesde rires.
– Ah ! ce vieux Paul ! répétait Mouret.
Il s’était assis près de Vallagnosc, sur un canapé. Seuls aufond du petit salon, un boudoir très coquet tendu de soie boutond’or, loin des oreilles et ne voyant plus eux-mêmes ces dames quepar la porte grande ouverte, ils ricanèrent, les yeux dans lesyeux, en s’allongeant des tapes sur les genoux. Toute leur jeunesses’éveillait, le vieux collège de Plassans, avec ses deux cours, sesétudes humides, et le réfectoire où l’on mangeait tant de morue, etle dortoir où les oreillers volaient de lit en lit, dès que le pionronflait. Paul, d’une ancienne famille parlementaire, petitenoblesse ruinée et boudeuse, était un fort en thème, toujourspremier, donné en continuel exemple par le professeur, qui luiprédisait le plus bel avenir ; tandis qu’Octave, à la queue dela classe, pourrissait parmi les cancres, heureux et gras, sedépensant au-dehors en plaisirs violents. Malgré leur différence denature, une camaraderie étroite les avait pourtant rendusinséparables, jusqu’à leur baccalauréat, dont ils s’étaient tirés,l’un avec gloire, l’autre tout juste d’une façon suffisante, aprèsdeux épreuves fâcheuses. Puis, l’existence les avait emportés, etils se retrouvaient au bout de dix ans, déjà changés etvieillis.
– Voyons, demanda Mouret, que deviens-tu ?
– Mais je ne deviens rien.
Vallagnosc, dans la joie de leur rencontre, gardait son air laset désenchanté ; et, comme son ami, étonné, insistait, endisant :
– Enfin, tu fais bien quelque chose… Que fais-tu ?
– Rien, répondit-il.
Octave se mit à rire. Rien, ce n’était pas assez. Phrase àphrase, il finit par obtenir l’histoire de Paul, l’histoire communedes garçons pauvres, qui croient devoir à leur naissance de resterdans les professions libérales, et qui s’enterrent au fond d’unemédiocrité vaniteuse, heureux encore quand ils ne crèvent pas lafaim, avec des diplômes plein leurs tiroirs. Lui, avait fait sondroit par tradition de famille ; puis, il était demeuré à lacharge de sa mère veuve, qui ne savait déjà comment placer ses deuxfilles. Une honte enfin l’avait pris, et, laissant les trois femmesvivre mal des débris de leur fortune, il était venu occuper unepetite place au ministère de l’Intérieur, où il se tenait enfoui,comme une taupe dans son trou.
– Et qu’est-ce que tu gagnes ? reprit Mouret.
– Trois mille francs.
– Mais c’est une pitié ! Ah ! mon pauvre vieux,ça me fait de la peine pour toi… Comment ! un garçon si fort,qui nous roulait tous ! Et ils ne te donnent que trois millefrancs, après t’avoir abruti pendant cinq ans déjà ! Non, cen’est pas juste !
Il s’interrompit, il fit un retour sur lui-même.
– Moi, je leur ai tiré ma révérence… Tu sais ce que je suisdevenu ?
– Oui, dit Vallagnosc. On m’a conté que tu étais dans lecommerce. Tu as cette grande maison de la place Gaillon, n’est-cepas ?
– C’est cela… Calicot, mon vieux !
Mouret avait relevé la tête, et il lui tapa de nouveau sur legenou, il répéta avec la gaieté solide d’un gaillard sans hontepour le métier qui l’enrichissait :
– Calicot, en plein !… Ma foi, tu te rappelles, je nemordais guère à leurs machines, bien qu’au fond je ne me soisjamais jugé plus bête qu’un autre. Quand j’ai eu passé mon bachot,pour contenter ma famille, j’aurais parfaitement pu devenir unavocat ou un médecin comme les camarades ; mais ces métiers-làm’ont fait peur, tant on voit de gens y tirer la langue… Alors, monDieu ! j’ai jeté la peau d’âne au vent, oh ! sans regret,et j’ai piqué une tête dans les affaires.
Vallagnosc souriait d’un air d’embarras. Il finit parmurmurer :
– Il est de fait que ton diplôme de bachelier ne doit paste servir à grand-chose pour vendre de la toile.
– Ma foi ! répondit Mouret joyeusement, tout ce que jedemande, c’est qu’il ne me gêne pas… Et, tu sais, quand on a eu labêtise de se mettre ça entre les jambes, il n’est pas commode des’en dépêtrer. On s’en va à pas de tortue dans la vie, lorsque lesautres, ceux qui ont les pieds nus, courent comme des dératés.
Puis, remarquant que son ami semblait souffrir, il lui prit lesmains, il continua :
– Voyons, je ne veux pas te faire de la peine, mais avoueque tes diplômes n’ont satisfait aucun de tes besoins… Sais-tu quemon chef de rayon, à la soie, touchera plus de douze mille francscette année ? Parfaitement ! un garçon d’une intelligencetrès nette, qui s’en est tenu à l’orthographe et aux quatre règles…Les vendeurs ordinaires, chez moi, se font trois et quatre millefrancs, plus que tu ne gagnes toi-même ; et ils n’ont pascoûté tes frais d’instruction, ils n’ont pas été lancés dans lemonde, avec la promesse signée de le conquérir… Sans doute, gagnerde l’argent n’est pas tout. Seulement, entre les pauvres diablesfrottés de science qui encombrent les professions libérales, sans ymanger à leur faim, et les garçons pratiques, armés pour la vie,sachant à fond leur métier, ma foi ! je n’hésite pas, je suispour ceux-ci contre ceux-là, je trouve que les gaillardscomprennent joliment leur époque !
Sa voix s’était échauffée ; Henriette, qui servait le thé,avait tourné la tête. Quand il la vit sourire, au fond du grandsalon, et qu’il aperçut deux autres dames prêtant l’oreille, ils’égaya le premier de ses phrases.
– Enfin, mon vieux, tout calicot qui débute est aujourd’huidans la peau d’un millionnaire.
Vallagnosc se renversait mollement sur le canapé. Il avait ferméles yeux à demi, dans une pose de fatigue et de dédain, où unepointe d’affectation s’ajoutait au réel épuisement de sa race.
– Bah ! murmura-t-il, la vie ne vaut pas tant depeine. Rien n’est drôle.
Et, comme Mouret, révolté, le regardait d’un air de surprise, ilajouta :
– Tout arrive et rien n’arrive. Autant rester les brascroisés.
Alors, il dit son pessimisme, les médiocrités et les avortementsde l’existence. Un moment, il avait rêvé de littérature, et il luiétait resté de sa fréquentation avec des poètes une désespéranceuniverselle. Toujours, il concluait à l’inutilité de l’effort, àl’ennui des heures également vides, à la bêtise finale du monde.Les jouissances rataient, il n’y avait pas même de joie à malfaire.
– Voyons, est-ce que tu t’amuses, toi ? finit-il pardemander…
Mouret en était arrivé à une stupeur d’indignation. Ilcria :
– Comment ! si je m’amuse !… Ah ! çà, quechantes-tu ? Tu en es là, mon vieux !… Mais, sans doute,je m’amuse, et même lorsque les choses craquent, parce qu’alors jesuis furieux de les entendre craquer. Moi, je suis un passionné, jene prends pas la vie tranquillement, c’est ce qui m’y intéressepeut-être.
Il jeta un coup d’œil vers le salon, il baissa la voix.
– Oh ! il y a des femmes qui m’ont bien embêté, ça jele confesse. Mais, quand j’en tiens une, je la tiens, quediable ! et ça ne rate pas toujours, et je ne donne ma part àpersonne, je t’assure… Puis, ce ne sont pas encore les femmes, dontje me moque après tout. Vois-tu, c’est de vouloir et d’agir, c’estde créer enfin… Tu as une idée, tu te bats pour elle, tu l’enfoncesà coups de marteau dans la tête des gens, tu la vois grandir ettriompher… Ah ! oui, mon vieux, je m’amuse !
Toute la joie de l’action, toute la gaieté de l’existencesonnaient dans ses paroles. Il répéta qu’il était de son époque.Vraiment, il fallait être mal bâti, avoir le cerveau et les membresattaqués, pour se refuser à la besogne, en un temps de si largetravail, lorsque le siècle entier se jetait à l’avenir. Et ilraillait les désespérés, les dégoûtés, les pessimistes, tous cesmalades de nos sciences commençantes, qui prenaient des airspleureurs de poètes ou des mines pincées de sceptiques, au milieude l’immense chantier contemporain. Un joli rôle, et propre, etintelligent, que de bâiller d’ennui devant le labeur desautres !
– C’est mon seul plaisir, de bâiller devant les autres, ditVallagnosc en souriant de son air froid.
Du coup, la passion de Mouret tomba. Il redevint affectueux.
– Ah ! ce vieux Paul, toujours le même, toujoursparadoxal !… Hein ? nous ne nous retrouvons pas pour nousquereller. Chacun a ses idées, heureusement. Mais il faudra que jete montre ma machine en branle, tu verras que ce n’est pas si bête…Allons, donne-moi des nouvelles. Ta mère et tes sœurs se portentbien, j’espère ? Et n’as-tu pas dû te marier à Plassans, il ya six mois ?
Un mouvement brusque de Vallagnosc l’arrêta ; et, commecelui-ci avait fouillé le salon d’un regard inquiet, il se tourna àson tour, il remarqua que Mlle de Boves ne lesquittait pas des yeux. Grande et forte, Blanche ressemblait à samère ; seulement, chez elle, le masque s’empâtait déjà, lestraits gros, soufflés d’une mauvaise graisse. Paul, sur unequestion discrète, répondit que rien n’était fait encore ;peut-être même rien ne se ferait. Il avait connu la jeune personnechez Mme Desforges, où il était venu beaucoupl’autre hiver, mais où il ne reparaissait que rarement, ce quiexpliquait comment il avait pu ne pas s’y rencontrer avec Octave. Àleur tour, les Boves le recevaient, et il aimait surtout le père,un ancien viveur qui prenait sa retraite dans l’administration.D’ailleurs, pas de fortune : Mme de Bovesn’avait apporté à son mari que sa beauté de Junon, la famillevivait d’une dernière ferme hypothéquée, au mince produit delaquelle s’ajoutaient heureusement les neuf mille francs touchéspar le comte, comme inspecteur général des haras. Et ces dames, lamère et la fille, très serrées d’argent par celui-ci, que des coupsde tendresse continuaient à dévorer au-dehors, en étaient parfoisréduites à refaire leurs robes elles-mêmes.
– Alors, pourquoi ? demanda simplement Mouret.
– Mon Dieu ! il faut bien en finir, dit Vallagnosc,avec un mouvement fatigué des paupières. Et puis, il y a desespérances, nous attendons la mort prochaine d’une tante.
Cependant, Mouret, qui ne quittait plus du regardM. de Boves, assis, près de Mme Guibal,empressé, avec le rire tendre d’un homme en campagne, se retournavers son ami et cligna les yeux d’un air tellement significatif,que ce dernier ajouta :
– Non, pas celle-ci… Pas encore, du moins… Le malheur estque son service l’appelle aux quatre coins de la France, dans lesdépôts d’étalons, et qu’il a de la sorte de continuels prétextespour disparaître. Le mois passé, tandis que sa femme le croyait àPerpignan, il vivait à l’hôtel, en compagnie d’une maîtresse depiano, au fond d’un quartier perdu.
Il y eut un silence. Puis, le jeune homme, qui surveillait à sontour les galanteries du comte auprès de Mme Guibal,reprit tout bas :
– Ma foi, tu as raison… D’autant plus que la chère damen’est guère farouche, à ce qu’on raconte. Il y a sur elle unehistoire d’officier bien drôle… Mais regarde-le donc ! est-ilcomique, à la magnétiser du coin de l’œil ! La vieille France,mon cher !… Moi, je l’adore, cet homme-là, et il pourra biendire que c’est pour lui, si j’épouse sa fille !
Mouret riait, très amusé. Il questionna de nouveau Vallagnosc,et quand il sut que la première idée d’un mariage, entre celui-ciet Blanche, venait de Mme Desforges, il trouval’histoire meilleure encore. Cette bonne Henriette goûtait unplaisir de veuve à marier les gens ; si bien que, lorsqu’elleavait pourvu les filles, il lui arrivait de laisser les pèreschoisir des amies dans sa société ; mais cela naturellement,en toute bonne grâce, sans que le monde y trouvât jamais matière àscandale. Et Mouret, qui l’aimait en homme actif et pressé, habituéà chiffrer ses tendresses, oubliait alors tout calcul de séductionet se sentait pour elle une amitié de camarade.
Justement, elle parut à la porte du petit salon, suivie d’unvieillard, âgé d’environ soixante ans, dont les deux amis n’avaientpas remarqué l’entrée. Ces dames prenaient par moments des voixaiguës, que le léger tintement des cuillers dans les tasses deChine accompagnait ; et l’on entendait de temps à autre, aumilieu d’un court silence, le bruit d’une soucoupe trop vivementreposée sur le marbre du guéridon. Un brusque rayon du soleilcouchant, qui venait de paraître au bord d’un grand nuage, doraitles cimes des marronniers du jardin, entrait par les fenêtres enune poussière d’or rouge, dont l’incendie allumait la brocatelle etles cuivres des meubles.
– Par ici, mon cher baron, disaitMme Desforges. Je vous présente M. OctaveMouret, qui a le plus vif désir de vous témoigner sa grandeadmiration.
Et, se tournant vers Octave, elle ajouta :
– Monsieur le baron Hartmann.
Un sourire pinçait finement les lèvres du vieillard. C’était unhomme petit et vigoureux, à grosse tête alsacienne, et dont la faceépaisse s’éclairait d’une flamme d’intelligence, au moindre pli dela bouche, au plus léger clignement des paupières. Depuis quinzejours, il résistait au désir d’Henriette, qui lui demandait cetteentrevue ; non pas qu’il éprouvât une jalousie exagérée,résigné en homme d’esprit à son rôle de père ; mais parce quec’était le troisième ami dont Henriette lui faisait faire laconnaissance, et qu’à la longue, il craignait un peu le ridicule.Aussi, en abordant Octave, avait-il le rire discret d’un protecteurriche, qui, s’il veut bien se montrer charmant, ne consent pas àêtre dupe.
– Oh ! monsieur, disait Mouret avec son enthousiasmede Provençal, la dernière opération du Crédit Immobilier a été siétonnante ! Vous ne sauriez croire combien je suis heureux etfier de vous serrer la main.
– Trop aimable, monsieur, trop aimable, répétait le barontoujours souriant.
Henriette les regardait de ses yeux clairs, sans un embarras.Elle restait entre les deux, levait sa jolie tête, allait de l’un àl’autre ; et, dans sa robe de dentelle qui découvrait sespoignets et son cou délicats, elle avait un air ravi, à les voir sibien d’accord.
– Messieurs, finit-elle par dire, je vous laissecauser.
Puis, se tournant vers Paul, qui s’était mis debout, elleajouta :
– Voulez-vous une tasse de thé, monsieur deVallagnosc ?
– Volontiers, madame.
Et tous deux rentrèrent dans le salon.
Lorsque Mouret eut repris sa place sur le canapé, près du baronHartmann, il se répandit en nouveaux éloges à propos des opérationsdu Crédit Immobilier. Puis, il attaqua le sujet, qui lui tenait aucœur, il parla de la nouvelle voie, du prolongement de la rueRéaumur, dont on allait ouvrir une section, sous le nom de rue duDix-Décembre, entre la place de la Bourse et la place de l’Opéra.L’utilité publique était déclarée depuis dix-huit mois, le juryd’expropriation venait d’être nommé, tout le quartier sepassionnait pour cette trouée énorme, s’inquiétant de l’époque destravaux, s’intéressant aux maisons condamnées. Il y avait près detrois ans que Mouret attendait ces travaux, d’abord dans laprévision d’un mouvement plus actif des affaires, ensuite avec desambitions d’agrandissement, qu’il n’osait avouer tout haut, tantson rêve s’élargissait. Comme la rue du Dix-Décembre devait couperla rue de Choiseul et la rue de la Michodière, il voyait le Bonheurdes Dames envahir tout le pâté entouré par ces rues et la rueNeuve-Saint-Augustin, il l’imaginait déjà avec une façade de palaissur la voie nouvelle, dominateur, maître de la ville conquise. Etde là était né son vif désir de connaître le baron Hartmann,lorsqu’il avait appris que le Crédit Immobilier, par un traitépassé avec l’administration, prenait l’engagement de percer etd’établir la rue du Dix-Décembre, à la condition qu’on luiabandonnerait la propriété des terrains en bordure.
– Vraiment, répétait-il en tâchant de montrer un air naïf,vous leur livrerez la rue toute faite, avec les égouts, lestrottoirs, les becs de gaz ? Et les terrains en borduresuffiront pour vous indemniser ? Oh ! c’est curieux, trèscurieux !
Enfin, il arriva au point délicat. Il avait su que le CréditImmobilier faisait, secrètement, acheter les maisons du pâté où setrouvait le Bonheur des Dames, non seulement celles qui devaienttomber sous la pioche des démolisseurs, mais encore les autres,celles qui allaient rester debout. Et il flairait là le projet dequelque établissement futur, il était très inquiet pour lesagrandissements dont il élargissait le rêve, pris de peur à l’idéede se heurter un jour contre une société puissante, propriétaired’immeubles qu’elle ne lâcherait certainement pas. C’était mêmecette peur qui l’avait décidé à mettre au plus tôt un lien entre lebaron et lui, le lien aimable d’une femme, si étroit entre leshommes de nature galante. Sans doute, il aurait pu voir lefinancier dans son cabinet, pour causer à l’aise de la grosseaffaire qu’il voulait lui proposer. Mais il se sentait plus fortchez Henriette, il savait combien la possession commune d’unemaîtresse rapproche et attendrit. Être tous les deux chez elle,dans son parfum aimé, l’avoir là prête à les convaincre d’unsourire, lui semblait une certitude de succès.
– N’avez-vous pas acheté l’ancien hôtel Duvillard, cettevieille bâtisse qui me touche ? finit-il par demanderbrusquement.
Le baron Hartmann eut une courte hésitation, puis il nia. Mais,le regardant en face, Mouret se mit à rire ; et il joua dèslors le rôle d’un bon jeune homme, le cœur sur la main, rond enaffaires.
– Tenez ! monsieur le baron, puisque j’ai l’honneurinespéré de vous rencontrer, il faut que je me confesse… Oh !je ne vous demande pas vos secrets. Seulement, je vais vous confierles miens, persuadé que je ne saurais les placer en des mains plussages… D’ailleurs, j’ai besoin de vos conseils, il y a longtempsque je n’osais vous aller voir.
Il se confessa en effet, il raconta ses débuts, il ne cacha mêmepas la crise financière qu’il traversait, au milieu de sontriomphe. Tout défila, les agrandissements successifs, les gainsremis continuellement dans l’affaire, les sommes apportées par sesemployés, la maison risquant son existence à chaque mise en ventenouvelle, où le capital entier était joué comme sur un coup decartes. Pourtant, ce n’était pas de l’argent qu’il demandait, caril avait en sa clientèle une foi de fanatique. Son ambitiondevenait plus haute, il proposait au baron une association, danslaquelle le Crédit Immobilier apporterait le palais colossal qu’ilvoyait en rêve, tandis que lui, pour sa part, donnerait son génieet le fonds de commerce déjà créé. On estimerait les apports, rienne lui paraissait d’une réalisation plus facile.
– Qu’allez-vous faire de vos terrains et de vosimmeubles ? demandait-il avec insistance. Vous avez une idée,sans doute. Mais je suis bien certain que votre idée ne vaut pas lamienne. Songez à cela. Nous bâtissons sur les terrains une galeriede vente, nous démolissons ou nous aménageons les immeubles, etnous ouvrons les magasins les plus vastes de Paris, un bazar quifera des millions.
Et il laissa échapper ce cri du cœur :
– Ah ! si je pouvais me passer de vous !… Maisvous tenez tout, maintenant. Et puis, je n’aurais jamais lesavances nécessaires… Voyons, il faut nous entendre, ce serait unmeurtre.
– Comme vous y allez, cher monsieur ! se contenta derépondre le baron Hartmann. Quelle imagination !
Il hochait la tête, il continuait de sourire, décidé à ne pasrendre confidence pour confidence. Le projet du Crédit Immobilierétait de créer, sur la rue du Dix-Décembre, une concurrence auGrand-Hôtel, un établissement luxueux, dont la situation centraleattirerait les étrangers. D’ailleurs, comme l’hôtel devait occuperseulement les terrains en bordure, le baron aurait pu quand mêmeaccueillir l’idée de Mouret, traiter pour le reste du pâté demaisons, d’une superficie très vaste encore. Mais il avait déjàcommandité deux amis d’Henriette, il se lassait un peu de son fastede protecteur complaisant. Puis, malgré sa passion de l’activité,qui lui faisait ouvrir sa bourse à tous les garçons d’intelligenceet de courage, le coup de génie commercial de Mouret l’étonnaitplus qu’il ne le séduisait. N’était-ce pas une opérationfantaisiste et imprudente, ce magasin gigantesque ? Nerisquait-on pas une catastrophe certaine, à vouloir élargir ainsihors de toute mesure le commerce des nouveautés ? Enfin, il necroyait pas, il refusait.
– Sans doute, l’idée peut séduire, disait-il. Seulement,elle est d’un poète… Où prendriez-vous la clientèle pour emplir unepareille cathédrale ?
Mouret le regarda un moment en silence, comme stupéfait de sonrefus. Était-ce possible ? un homme d’un tel flair, quisentait l’argent à toutes les profondeurs ! Et, tout d’uncoup, il eut un geste de grande éloquence, il montra ces dames dansle salon, en criant :
– La clientèle, mais la voilà !
Le soleil pâlissait, la poussière d’or rouge n’était plus qu’unelueur blonde, dont l’adieu se mourait dans la soie des tentures etles panneaux des meubles. À cette approche du crépuscule, uneintimité noyait la grande pièce d’une tiède douceur. Tandis queM. de Boves et Paul de Vallagnosc causaient devant unedes fenêtres, les yeux perdus au loin sur le jardin, ces damess’étaient rapprochées, faisaient là, au milieu, un étroit cercle dejupes, d’où montaient des rires, des paroles chuchotées, desquestions et des réponses ardentes, toute la passion de la femmepour la dépense et le chiffon. Elles causaient toilette,Mme de Boves racontait une robe de bal.
– D’abord, un transparent de soie mauve, et puis,là-dessus, des volants de vieil alençon, haut de trentecentimètres…
– Oh ! s’il est permis ! interrompaitMme Marty. Il y a des femmes heureuses !
Le baron Hartmann, qui avait suivi le geste de Mouret, regardaitces dames, par la porte restée grande ouverte. Et il les écoutaitd’une oreille, pendant que le jeune homme, enflammé du désir de leconvaincre, se livrait davantage, lui expliquait le mécanisme dunouveau commerce des nouveautés. Ce commerce était basé maintenantsur le renouvellement continu et rapide du capital, qu’ils’agissait de faire passer en marchandises le plus de foispossible, dans la même année. Ainsi, cette année-là, son capital,qui était seulement de cinq cent mille francs, venait de passerquatre fois et avait ainsi produit deux millions d’affaires. Unemisère, d’ailleurs, qu’on décuplerait, car il se disait certain defaire plus tard reparaître le capital quinze et vingt fois, danscertains comptoirs.
– Vous entendez, monsieur le baron, toute la mécanique estlà. C’est bien simple, mais il fallait le trouver. Nous n’avons pasbesoin d’un gros roulement de fonds. Notre effort unique est denous débarrasser très vite de la marchandise achetée, pour laremplacer par d’autre, ce qui fait rendre au capital autant de foisson intérêt. De cette manière, nous pouvons nous contenter d’unpetit bénéfice ; comme nos frais généraux s’élèvent au chiffreénorme de seize pour cent, et que nous ne prélevons guère sur lesobjets que vingt pour cent de gain, c’est donc un bénéfice dequatre pour cent au plus ; seulement, cela finira par fairedes millions, lorsqu’on opérera sur des quantités de marchandisesconsidérables et sans cesse renouvelées… Vous suivez, n’est-cepas ? rien de plus clair.
Le baron hocha de nouveau la tête. Lui, qui avait accueilli lescombinaisons les plus hardies, et dont on citait encore lestémérités, lors des premiers essais de l’éclairage au gaz, restaitinquiet et têtu.
– J’entends bien, répondit-il. Vous vendez bon marché pourvendre beaucoup, et vous vendez beaucoup pour vendre bon marché…Seulement, il faut vendre, et j’en reviens à ma question : àqui vendrez-vous ? comment espérez-vous entretenir une venteaussi colossale ?
Un éclat brusque de voix, venu du salon, coupa les explicationsde Mouret. C’était Mme Guibal qui aurait préféréles volants de vieil alençon en tablier seulement.
– Mais, ma chère, disait Mme de Boves,le tablier en était couvert aussi. Jamais je n’ai rien vu de plusriche.
– Tiens ! vous me donnez une idée, reprenaitMme Desforges. J’ai déjà quelques mètres d’alençon…Il faut que j’en cherche pour une garniture.
Et les voix tombèrent, ne furent plus qu’un murmure. Deschiffres sonnaient, tout un marchandage fouettait les désirs, cesdames achetaient des dentelles à pleines mains.
– Eh ! dit enfin Mouret, quand il put parler, on vendce qu’on veut, lorsqu’on sait vendre ! Notre triomphe estlà.
Alors, avec sa verve provençale, en phrases chaudes quiévoquaient les images, il montra le nouveau commerce à l’œuvre. Cefut d’abord la puissance décuplée de l’entassement, toutes lesmarchandises accumulées sur un point, se soutenant et sepoussant ; jamais de chômage ; toujours l’article de lasaison était là ; et, de comptoir en comptoir, la cliente setrouvait prise, achetait ici l’étoffe, plus loin le fil, ailleursle manteau, s’habillait, puis tombait dans des rencontresimprévues, cédait au besoin de l’inutile et du joli. Ensuite, ilcélébra la marque en chiffres connus. La grande révolution desnouveautés partait de cette trouvaille. Si l’ancien commerce, lepetit commerce agonisait, c’était qu’il ne pouvait soutenir lalutte des bas prix, engagée par la marque. Maintenant, laconcurrence avait lieu sous les yeux mêmes du public, une promenadeaux étalages établissait les prix, chaque magasin baissait, secontentait du plus léger bénéfice possible ; aucune tricherie,pas de coup de fortune longtemps médité sur un tissu vendu ledouble de sa valeur, mais des opérations courantes, un tant pourcent régulier prélevé sur tous les articles, la fortune mise dansle bon fonctionnement d’une vente, d’autant plus large qu’elle sefaisait au grand jour. N’était-ce pas une création étonnante ?Elle bouleversait le marché, elle transformait Paris, car elleétait faite de la chair et du sang de la femme.
– J’ai la femme, je me fiche du reste ! dit-il dans unaveu brutal, que la passion lui arracha.
À ce cri, le baron Hartmann parut ébranlé. Son sourire perdaitsa pointe ironique, il regardait le jeune homme, gagné peu à peupar sa foi, pris pour lui d’un commencement de tendresse.
– Chut ! murmura-t-il paternellement, elles vont vousentendre.
Mais ces dames parlaient maintenant toutes à la fois, tellementexcitées, qu’elles ne s’écoutaient même plus entre elles.Mme de Boves achevait la description de latoilette de soirée : une tunique de soie mauve, drapée etretenue par des nœuds de dentelle ; le corsage décolleté trèsbas, et encore des nœuds de dentelle aux épaules.
– Vous verrez, disait-elle, je me fais faire un corsagepareil avec un satin…
– Moi, interrompait Mme Bourdelais, j’aivoulu du velours, oh ! une occasion !
Mme Marty demandait :
– Hein ? combien la soie ?
Puis, toutes les voix repartirent ensemble.Mme Guibal, Henriette, Blanche, mesuraient,coupaient, gâchaient. C’était un saccage d’étoffes, la mise aupillage des magasins, un appétit de luxe qui se répandait entoilettes jalousées et rêvées, un bonheur tel à être dans lechiffon, qu’elles y vivaient enfoncées, ainsi que dans l’air tièdenécessaire à leur existence.
Mouret, cependant, avait jeté un coup d’œil vers le salon. Et,en quelques phrases dites à l’oreille du baron Hartmann, comme s’illui eût fait de ces confidences amoureuses qui se risquent parfoisentre hommes, il acheva d’expliquer le mécanisme du grand commercemoderne. Alors, plus haut que les faits déjà donnés, au sommet,apparut l’exploitation de la femme. Tout y aboutissait, le capitalsans cesse renouvelé, le système de l’entassement des marchandises,le bon marché qui attire, la marque en chiffres connus quitranquillise. C’était la femme que les magasins se disputaient parla concurrence, la femme qu’ils prenaient au continuel piège deleurs occasions, après l’avoir étourdie devant leurs étalages. Ilsavaient éveillé dans sa chair de nouveaux désirs, ils étaient unetentation immense, où elle succombait fatalement, cédant d’abord àdes achats de bonne ménagère, puis gagnée par la coquetterie, puisdévorée. En décuplant la vente, en démocratisant le luxe, ilsdevenaient un terrible agent de dépense, ravageaient les ménages,travaillaient au coup de folie de la mode, toujours plus chère. Etsi, chez eux, la femme était reine, adulée et flattée dans sesfaiblesses, entourée de prévenances, elle y régnait en reineamoureuse, dont les sujets trafiquent, et qui paye d’une goutte deson sang chacun de ses caprices. Sous la grâce même de sagalanterie, Mouret laissait ainsi passer la brutalité d’un juifvendant de la femme à la livre : il lui élevait un temple, lafaisait encenser par une légion de commis, créait le rite d’unculte nouveau ; il ne pensait qu’à elle, cherchait sansrelâche à imaginer des séductions plus grandes ; et, derrièreelle, quand il lui avait vidé la poche et détraqué les nerfs, ilétait plein du secret mépris de l’homme auquel une maîtresse vientde faire la bêtise de se donner.
– Ayez donc les femmes, dit-il tout bas au baron, en riantd’un rire hardi, vous vendrez le monde !
Maintenant, le baron comprenait. Quelques phrases avaient suffi,il devinait le reste, et une exploitation si galante l’échauffait,remuait en lui son passé de viveur. Il clignait les yeux d’un aird’intelligence, il finissait par admirer l’inventeur de cettemécanique à manger les femmes. C’était très fort. Il eut le mot deBourdoncle, un mot que lui souffla sa vieille expérience.
– Vous savez qu’elles se rattraperont.
Mais Mouret haussa les épaules, dans un mouvement d’écrasantdédain. Toutes lui appartenaient, étaient sa chose, et il n’était àaucune. Quand il aurait tiré d’elles sa fortune et son plaisir, illes jetterait en tas à la borne, pour ceux qui pourraient encore ytrouver leur vie. C’était un dédain raisonné de méridional et despéculateur.
– Eh bien ! cher monsieur, demanda-t-il pour conclure,voulez-vous être avec moi ? L’affaire des terrains voussemble-t-elle possible ?
Le baron, à demi conquis, hésitait pourtant à s’engager de lasorte. Un doute restait au fond du charme qui opérait peu à peu surlui. Il allait répondre d’une façon évasive, lorsqu’un appelpressant de ces dames lui évita cette peine. Des voix répétaient,au milieu de légers rires :
– Monsieur Mouret ! monsieur Mouret !
Et comme celui-ci, contrarié d’être interrompu, feignait de nepas entendre, Mme de Boves, debout depuis unmoment, vint jusqu’à la porte du petit salon.
– On vous réclame, monsieur Mouret… Ce n’est guère galant,de vous enterrer dans les coins pour causer d’affaires.
Alors, il se décida, et avec une bonne grâce apparente, un airde ravissement, dont le baron fut émerveillé. Tous deux selevèrent, passèrent dans le grand salon.
– Mais je suis à votre disposition, mesdames, dit-il enentrant, le sourire aux lèvres.
Un brouhaha de triomphe l’accueillit. Il dut s’avancerdavantage, ces dames lui firent place au milieu d’elles. Le soleilvenait de se coucher derrière les arbres du jardin, le jourtombait, une ombre fine noyait peu à peu la vaste pièce. C’étaitl’heure attendrie du crépuscule, cette minute de discrète volupté,dans les appartements parisiens, entre la clarté de la rue qui semeurt et les lampes qu’on allume encore à l’office.M. de Boves et Vallagnosc, toujours debout devant unefenêtre, jetaient sur le tapis une nappe d’ombre ; tandis que,immobile dans le dernier coup de lumière qui venait de l’autrefenêtre, M. Marty, entré discrètement depuis quelques minutes,mettait son profil pauvre, une redingote étriquée et propre, unvisage blêmi par le professorat, et que la conversation de cesdames sur la toilette achevait de bouleverser.
– Est-ce toujours pour lundi prochain, cette mise envente ? demandait justement Mme Marty.
– Mais sans doute, madame, répondit Mouret d’une voix deflûte, une voix d’acteur qu’il prenait, quand il parlait auxfemmes.
Henriette alors intervint.
– Vous savez que nous irons toutes… On dit que vouspréparez des merveilles.
– Oh ! des merveilles ! murmura-t-il d’un air defatuité modeste, je tâche simplement d’être digne de vossuffrages.
Mais elles le pressaient de questions.Mme Bourdelais, Mme Guibal, Blancheelle-même, voulaient savoir.
– Voyons, donnez-nous des détails, répétaitMme de Boves avec insistance. Vous nous faitesmourir.
Et elles l’entouraient, lorsque Henriette remarqua qu’il n’avaitseulement pas pris une tasse de thé. Alors, ce fut unedésolation ; quatre d’entre elles se mirent à le servir, maisà la condition qu’il répondrait ensuite. Henriette versait,Mme Marty tenait la tasse, pendant queMme de Boves et Mme Bourdelaisse disputaient l’honneur de le sucrer. Puis, quand il eut refusé des’asseoir, et qu’il commença à boire son thé lentement, debout aumilieu d’elles, toutes se rapprochèrent, l’emprisonnèrent du cercleétroit de leurs jupes. La tête levée, les regards luisants, elleslui souriaient.
– Votre soie, votre Paris-Bonheur, dont tous les journauxparlent ? reprit Mme Marty, impatiente.
– Oh ! répondit-il, un article extraordinaire, unefaille à gros grain, souple, solide… Vous la verrez, mesdames. Etvous ne la trouverez que chez nous, car nous en avons acheté lapropriété exclusive.
– Vraiment ! une belle soie à cinq francssoixante ! dit Mme Bourdelais enthousiasmée.C’est à ne pas croire.
Cette soie, depuis que les réclames étaient lancées, occupaitdans leur vie quotidienne une place considérable. Elles encausaient, elles se la promettaient, travaillées de désir et dedoute. Et, sous la curiosité bavarde dont elles accablaient lejeune homme, apparaissaient leurs tempéraments particuliersd’acheteuses : Mme Marty, emportée par sa ragede dépense, prenant tout au Bonheur des Dames, sans choix, auhasard des étalages ; Mme Guibal, s’ypromenant des heures sans jamais faire une emplette, heureuse etsatisfaite de donner un simple régal à ses yeux ;Mme de Boves, serrée d’argent, toujourstorturée d’une envie trop grosse, gardant rancune aux marchandises,qu’elle ne pouvait emporter ; Mme Bourdelais,d’un flair de bourgeoise sage et pratique, allant droit auxoccasions, usant des grands magasins avec une telle adresse debonne ménagère, exempte de fièvre, qu’elle y réalisait de forteséconomies ; Henriette enfin, qui, très élégante, y achetaitseulement certains articles, ses gants, de la bonneterie, tout legros linge.
– Nous avons d’autres étoffes étonnantes de bon marché etde richesse, continuait Mouret de sa voix chantante. Ainsi, je vousrecommande notre Cuir-d’Or, un taffetas d’un brillant incomparable…Dans les soies de fantaisie, il y a des dispositions charmantes,des dessins choisis entre mille par notre acheteur ; et, commevelours, vous trouverez la plus riche collection de nuances… Jevous avertis qu’on portera beaucoup de drap cette année. Vousverrez nos matelassés, nos cheviottes…
Elles ne l’interrompaient plus, elles resserraient encore leurcercle, la bouche entrouverte par un vague sourire, le visagerapproché et tendu, comme dans un élancement de tout leur être versle tentateur. Leurs yeux pâlissaient, un léger frisson courait surleurs nuques. Et lui gardait son calme de conquérant, au milieu desodeurs troublantes qui montaient de leurs chevelures. Il continuaità boire, entre chaque phrase, une petite gorgée de thé, dont leparfum attiédissait ces odeurs plus âpres, où il y avait une pointede fauve. Devant une séduction si maîtresse d’elle-même, assezforte pour jouer ainsi de la femme, sans se prendre aux ivressesqu’elle exhale, le baron Hartmann, qui ne le quittait pas duregard, sentait son admiration grandir.
– Alors, on portera du drap ? repritMme Marty, dont le visage ravagé s’embellissait depassion coquette. Il faudra que je voie.
Mme Bourdelais, qui gardait son œil clair, dit àson tour :
– N’est-ce pas ? la vente des coupons est le jeudi,chez vous… J’attendrai, j’ai tout mon petit monde à vêtir.
Et, tournant sa fine tête blonde vers la maîtresse de lamaison :
– Toi, c’est toujours Sauveur qui t’habille ?
– Mon Dieu ! oui, répondit Henriette, Sauveur est trèschère, mais il n’y a qu’elle à Paris qui sache faire un corsage… Etpuis, M. Mouret a beau dire, elle a les plus jolis dessins,des dessins qu’on ne voit nulle part. Moi, je ne peux pas souffrirde retrouver ma robe sur les épaules de toutes les femmes.
Mouret eut d’abord un sourire discret. Ensuite, il laissaentendre que Mme Sauveur achetait chez lui sesétoffes ; sans doute, elle prenait directement chez lesfabricants certains dessins, dont elle s’assurait lapropriété ; mais, pour les soieries noires, par exemple, elleguettait les occasions du Bonheur des Dames, faisait des provisionsconsidérables, qu’elle écoulait en doublant et en triplant lesprix.
– Ainsi, je suis bien certain que des gens à elle vont nousenlever notre Paris-Bonheur. Pourquoi voulez-vous qu’elle aillepayer cette soie en fabrique plus cher qu’elle ne la paiera cheznous ?… Ma parole d’honneur ! nous la donnons àperte.
Ce fut le dernier coup porté à ces dames. Cette idée d’avoir dela marchandise à perte fouettait en elles l’âpreté de la femme,dont la jouissance d’acheteuse est doublée, quand elle croit volerle marchand. Il les savait incapables de résister au bonmarché.
– Mais nous vendons tout pour rien ! cria-t-ilgaiement, en prenant derrière lui l’éventail deMme Desforges, resté sur le guéridon. Tenez !voici cet éventail… Vous dites qu’il a coûté ?
– Le chantilly vingt-cinq francs, et la monture deux cents,dit Henriette.
– Eh bien ! le chantilly n’est pas cher. Pourtant,nous avons le même à dix-huit francs… Quant à la monture, chèremadame, c’est un vol abominable. Je n’oserais vendre la pareilleplus de quatre-vingt-dix francs.
– Je le disais bien ! criaMme Bourdelais.
– Quatre-vingt-dix francs ! murmuraMme de Boves, il faut vraiment ne pas avoir unsou pour s’en passer.
Elle avait repris l’éventail, l’examinait de nouveau avec safille Blanche ; et, sur sa grande face régulière, dans seslarges yeux dormants, montait l’envie contenue et désespérée ducaprice qu’elle ne pourrait contenter. Puis, une seconde fois,l’éventail fit le tour de ces dames, au milieu des remarques et desexclamations. M. de Boves et Vallagnosc, cependant,avaient quitté la fenêtre. Tandis que le premier revenait se placerderrière Mme Guibal, dont il fouillait du regard lecorsage, de son air correct et supérieur, le jeune homme sepenchait vers Blanche, en tâchant de trouver un mot aimable.
– C’est un peu triste, n’est-ce pas ? mademoiselle,cette monture blanche avec cette dentelle noire.
– Oh ! moi, répondit-elle toute grave, sans qu’unerougeur colorât sa figure soufflée, j’en ai vu un en nacre etplumes blanches. Quelque chose de virginal !
M. de Boves, qui avait surpris sans doute le regardnavré dont sa femme suivait l’éventail, dit enfin son mot dans laconversation.
– Ça se casse tout de suite, ces petites machines.
– Ne m’en parlez pas ! déclaraMme Guibal avec sa moue de belle rousse, jouantl’indifférence. Je suis lasse de faire recoller les miens.
Depuis un instant, Mme Marty, très excitée parla conversation, retournait fiévreusement son sac de cuir rouge surses genoux. Elle n’avait pu encore montrer ses achats, elle brûlaitde les étaler, dans une sorte de besoin sensuel. Et, brusquement,elle oublia son mari, elle ouvrit le sac, sortit quelques mètresd’une étroite dentelle roulée autour d’un carton.
– C’est cette valenciennes pour ma fille, dit-elle. Elle atrois centimètres, et délicieuse, n’est-ce pas ?… Un francquatre-vingt-dix.
La dentelle passa de main en main. Ces dames se récriaient.Mouret affirma qu’il vendait ces petites garnitures au prix defabrique. Pourtant, Mme Marty avait refermé le sac,comme pour y cacher des choses qu’on ne montre pas. Mais, devant lesuccès de la valenciennes, elle ne put résister à l’envie d’entirer encore un mouchoir.
– Il y avait aussi ce mouchoir… De l’application deBruxelles, ma chère… Oh ! une trouvaille ! Vingtfrancs !
Et, dès lors, le sac devint inépuisable. Elle rougissait deplaisir, une pudeur de femme qui se déshabille la rendait charmanteet embarrassée, à chaque article nouveau qu’elle sortait. C’étaitune cravate en blonde espagnole de trente francs : elle n’envoulait pas, mais le commis lui avait juré qu’elle tenait ladernière et qu’on allait les augmenter. C’était ensuite unevoilette en chantilly : un peu chère, cinquante francs ;si elle ne la portait pas, elle en ferait quelque chose pour safille.
– Mon Dieu ! les dentelles, c’est si joli !répétait-elle avec son sourire nerveux. Moi, quand je suislà-dedans, j’achèterais le magasin.
– Et ceci ? lui demandaMme de Boves en examinant un coupon deguipure.
– Ça, répondit-elle, c’est un entre-deux… Il y en avingt-six mètres. Un franc le mètre, comprenez-vous !
– Tiens ! dit Mme Bourdelais surprise,que voulez-vous donc en faire ?
– Ma foi, je ne sais pas… Mais elle était si drôle dedessin !
À ce moment, comme elle levait les yeux, elle aperçut en faced’elle son mari terrifié. Il avait blêmi davantage, toute sapersonne exprimait l’angoisse résignée d’un pauvre homme, quiassiste à la débâcle de ses appointements, si chèrement gagnés.Chaque nouveau bout de dentelle était pour lui un désastre,d’amères journées de professorat englouties, des courses au cachetdans la boue dévorées, l’effort continu de sa vie aboutissant à unegêne secrète, à l’enfer d’un ménage nécessiteux. Devantl’effarement croissant de son regard, elle voulut rattraper lemouchoir, la voilette, la cravate ; et elle promenait sesmains fiévreuses, elle répétait avec des rires gênés :
– Vous allez me faire gronder par mon mari… Je t’assure,mon ami, que j’ai été encore très raisonnable ; car il y avaitune grande pointe de cinq cents francs, oh !merveilleuse !
– Pourquoi ne l’avez-vous pas achetée ? dittranquillement Mme Guibal. M. Marty est leplus galant des hommes.
Le professeur dut s’incliner, en déclarant que sa femme étaitbien libre. Mais, à l’idée du danger de cette grande pointe, unfroid de glace lui avait coulé dans le dos ; et, comme Mouretaffirmait justement que les nouveaux magasins augmentaient lebien-être des ménages de la bourgeoisie moyenne, il lui lança unterrible regard, l’éclair de haine d’un timide qui n’ose étranglerles gens.
D’ailleurs, ces dames n’avaient pas lâché les dentelles. Elless’en grisaient. Les pièces se déroulaient, allaient et revenaientde l’une à l’autre, les rapprochant encore, les liant de filslégers. C’était, sur leurs genoux, la caresse d’un tissu miraculeuxde finesse, où leurs mains coupables s’attardaient. Et ellesemprisonnaient Mouret plus étroitement, elles l’accablaient denouvelles questions. Comme le jour continuait de baisser, il devaitpar moments pencher la tête, effleurer de sa barbe leurschevelures, pour examiner un point, indiquer un dessin. Mais, danscette volupté molle du crépuscule, au milieu de l’odeur échaufféede leurs épaules, il demeurait quand même leur maître, sous leravissement qu’il affectait. Il était femme, elles se sentaientpénétrées et possédées par ce sens délicat qu’il avait de leur êtresecret, et elles s’abandonnaient, séduites ; tandis que lui,certain dès lors de les avoir à sa merci, apparaissait, trônantbrutalement au-dessus d’elles, comme le roi despotique duchiffon.
– Oh ! monsieur Mouret ! monsieur Mouret !balbutiaient des voix chuchotantes et pâmées, au fond des ténèbresdu salon.
Les blancheurs mourantes du ciel s’éteignaient dans les cuivresdes meubles. Seules, les dentelles gardaient un reflet de neige surles genoux sombres de ces dames, dont le groupe confus semblaitmettre autour du jeune homme de vagues agenouillements de dévotes.Une dernière clarté luisait au flanc de la théière, une lueurcourte et vive de veilleuse, qui aurait brûlé dans une alcôveattiédie par le parfum du thé. Mais, tout d’un coup, le domestiqueentra avec deux lampes, et le charme fut rompu. Le salon s’éveilla,clair et gai. Mme Marty replaçait les dentelles aufond de son petit sac ; Mme de Bovesmangeait encore un baba, pendant qu’Henriette, qui s’était levée,causait à demi-voix avec le baron, dans l’embrasure d’unefenêtre.
– Il est charmant, dit le baron.
– N’est-ce pas ? laissa-t-elle échapper, dans un criinvolontaire de femme amoureuse.
Il sourit, il la regarda avec une indulgence paternelle. C’étaitla première fois qu’il la sentait conquise à ce point ; et,trop supérieur pour en souffrir, il éprouvait seulement unecompassion, à la voir aux mains de ce gaillard si tendre et siparfaitement froid. Alors, il crut devoir la prévenir, il murmurasur un ton de plaisanterie :
– Prenez garde, ma chère, il vous mangera toutes.
Une flamme de jalousie éclaira les beaux yeux d’Henriette. Elledevinait sans doute que Mouret s’était simplement servi d’elle pourse rapprocher du baron. Et elle jurait de le rendre fou detendresse, lui dont l’amour d’homme pressé avait le charme faciled’une chanson jetée à tous les vents.
– Oh ! répondit-elle, en affectant de plaisanter à sontour, c’est toujours l’agneau qui finit par manger le loup.
Alors, très intéressé, le baron l’encouragea d’un signe de tête.Elle était peut-être la femme qui devait venir et qui vengerait lesautres.
Lorsque Mouret, après avoir répété à Vallagnosc qu’il voulaitlui montrer sa machine en branle, se fut approché pour dire adieu,le baron le retint dans l’embrasure de la fenêtre, en face dujardin noir de ténèbres. Il cédait enfin à la séduction, la foi luiétait venue, en le voyant au milieu de ces dames. Tous deuxcausèrent un instant à voix basse. Puis, le banquierdéclara :
– Eh bien ! j’examinerai l’affaire… Elle est conclue,si votre vente de lundi prend l’importance que vous dites.
Ils se serrèrent la main, et Mouret, l’air ravi, se retira, caril dînait mal, quand il n’allait pas, le soir, jeter un coup d’œilsur la recette du Bonheur des Dames.